UN ÉLÉPHANT DANS LE PAYSAGE

Catherine Raspail

Un éléphant dans le paysage. Tellement énorme qu’il explose la vue.
Les arbres s’écartent, se méfient.
Le lit de la rivière bleutée, rocailleuse, se détourne.
Les oliviers se couchent, les cyprès se rassemblent à se toucher, les pins basculent.
Les plus peureux redécouvrent les tunnels.
Jusqu’au soleil qui pâlit.
Un éléphant lève la tête ; ses petits yeux semblent sourire.
Il fait moite.
Le silence tombe comme un épais brouillard d’automne.
Un éléphant fait trois pas.
Les oiseaux jadis libres s’immobilisent, se dissimulent, plient leurs ailes et observent, de loin, derrière les feuilles charnues.
Le fleuve ne frémit plus ; miroir éteint, il devient fade.
La montagne fière se couche, humble et couarde. Elle ne fera pas rempart.
Indifférente, l’herbe plie.
Un éléphant avance.
Élégant, régulier, ses pattes solides se déplient sous l’effet d’un rythme maîtrisé.
Il ondule.
Sans tenir compte des ponts, des barrières, des autoroutes, des lignes électrifiées, du béton des hommes, un éléphant chemine.
Une musique intérieure fait balancer sa tête, jouer ses larges oreilles. Il danse.
Lui seul sait où il va, où son chemin le mène. La poussière de la route l’enveloppe joliment. Il fait corps avec la terre, lui appartient, la fait sienne.
Un éléphant se promène et secoue le monde.