SOUVENIR D’UN NOYÉ

Axel Leotard

Croyez-vous aux fantômes ?
De ceux qui se promènent le long d’un Canal à la mémoire d’une sieste ancienne.
Enfant je craignais les fantômes. Chez nous les mauvais esprits sont désincarnés. Ils peuvent traverser toutes matières, corps compris. Ils sont insaisissables.

Le souvenir de ces peurs ne m’a jamais quitté, elles ont fait le tour du monde avec moi. Je suis l’enfant d’un autre pays. Un pays de nuits chaudes. Un pays où l’eau est un luxe qui s’écoule chez vous le long de ce canal.

À chacun ses croyances me direz-vous ; nous n’avons pas les mêmes, je porte caché sous ma chemise l’amulette protectrice.

Je connais votre ville, ses bruits, ses rues, ses parfums. J’aime cette ville. Pourtant je n’en comprends pas grand chose. Une vie entière ne suffirait pas à la saisir.

Combien de fois me suis-je promené au bord de votre canal ? Ni vous, ni la ville n’en avait gardé la mémoire, tout au plus une trace, un sillon, une ride.

Il faisait chaud ce soir du 13 juillet 1994 au bord du canal Saint Martin. Une chaleur proche de celle que l’on peut ressentir au Mali la nuit venue. J’aime vos étés. Je me suis endormi au bord de l’eau. J’ai rêvé de l’enfant que je fus. Je l’ai vu courir sur un chemin de brousse et se jeter dans mes bras.

C’est la dernière chose dont je me souvienne, cette sensation de m’étreindre moi-même à quarante ans d’écart.

Il y a eu le réveil dans une bousculade, la perte d’équilibre et mon corps projeté dans cette eau qui nous manque là-bas. Le froid, les pieds qui ne touchent rien, le corps qui s’enfonce. J’ai hurlé dans cette langue qui n’est pas la mienne, juste le temps nécessaire à l’eau pour emplir mes poumons.

Je m’appelle Idrissa Diarra, noyé par des mauvais esprits et oublié par le temps au bord du Canal Saint Martin.
Chez-nous les mauvais esprits n’ont pas de corps.