SANS TITRE

Jean-Luc Aribaud

La table nue piquée de pétales assoupis.
La feuille à minuscules carreaux délaissée,
défigurée par les irisations successives de ses lignes
qui hier encore fermement la tenaient,
lui conféraient ce pouvoir d’enserrer dates, âges et lieux.
Nos pas égarés par-delà la nappe figée de l’étang,
impuissants à fixer le glacis délicat des saisons.
Le chaos des cruches brisées, éparpillées
au hasard des ronces et des taillis.
Le mur défraîchi, lançant vainement à l’assaut du ciel
les chemins fatigués de ses fissures.
Au loin, la cendre d’un aboiement,
quelque voix échappées de l’emprise du crépuscule.
Un outil geignant derrière la haie,
tentant contre l’avancée fielleuse de la nuit
de ramener à l’ordre illusoire, à l’immobile.
La terre éternelle, maintes fois retournée,
soulevant jusqu’à nos poitrines frigides
ses parfums funéraires cousus de nostalgie.
Le ciel bas, rêche, cloîtré à double tour comme ce pays
où jour après jour s’effritent nos mémoires.
Ce jardin ouvert malgré lui à la mort convenue du présent,
et partout, jusqu’à l’exil de l’acacia dans la basse lumière,
la rouille signant en lui de son encre inentamable…


Lors, que peut le Dieu effondré sous la tonnelle
contre ce renoncement, cet abandon des choses par langue ?
Que peut le Dieu contre ce laisser-aller du poème
affaibli par l’opium des fausses images?
Et nous, pauvres muets, que pouvons nous espérer,
lorsque les solitudes immenses dressent
entre nos bouches dépossédées et le ravissement des sources,
leur hiver de silence, leur froid indivis ?