ROGER-VIOLLET, UN DESTIN SINGULIER, PARTIE 1

Jeanne Morcellet

Je me souviens de ma première visite chez Roger-Viollet, fin des années 90 : lovée au cœur d’un quartier central, huppé, intellectuel et artistique, toute de bleu cobalt, forte du slogan simple et définitif « agence photo depuis 1938 », la glorieuse en impose encore. Face à la porte d’entrée, une femme-tronc, visage sévère et lunetté : elle trône derrière un vaste bureau posé sur une estrade, couvert de magazines et de quotidiens. Elle vérifie la signature des photos publiées et traque du haut des marches qui la séparent du sol et du commun des mortels les mauvais crédits. Elle vous tient la dragée haute.

Car chez Roger-Viollet, on ne badine pas avec l’histoire, on la photographie ; on ne plaisante pas, on travaille ; on ne rêve pas, on archive. Jusque dans les années 2000, l’agence rayonne. Prestigieuse, florissante, elle regorge de plaques de verre, de films tous formats, de tirages vintage qui dévoilent un fonds unique sur la mémoire de Paris et les annales du globe. Personne n’oserait contester sa renommée ni la valeur de son trésor.

La glorieuse doit sa naissance à Hélène Roger-Viollet, journaliste, photographe, collectionneuse, voyageuse, armée d’un tempérament décidé et audacieux. La jeune femme possède une âme d’entrepreneur. Durant l’été 1936, elle quitte avec son amoureux Jean-Victor Fischer, ses vacances en Andorre pour passer clandestinement la frontière et assurer le tout premier reportage photographique sur la guerre d’Espagne. Bientôt les images inédites du couple sillonnent et abreuvent le vaste monde.

Cette reconnaissance rapide permet à Hélène d’ouvrir sa petite affaire rue de Seine qui compte déjà les clichés paternels ; son père, un ingénieur centralien original et inventif, lui a transmis le virus et légué ses travaux sur l’Exposition universelle de 1889, la construction de Dame Eiffel, les monuments d’Egypte, des scènes de vie quotidienne, des autoportraits truqués… La fille, en femme d’affaire avertie, enrichit le capital de l’agence avec l’achat du fonds protéiforme de Laurent Olivier surnommé « Le père Olivier ».

Mais la guerre éclate. Jean-Victor engagé dans la Légion étrangère, Hélène ferme boutique. Disparue derrière des planches de bois, l’agence s’endort à l’abri des pillages nazis.