LA MER

Catherine Raspail

La mer est sauvage. Un son grave et sourd de tambour avertit. Il vient de très loin, s’allonge depuis les profondeurs, s’achemine jusqu’à nous. La vague s’enroule, inquiétante, dense et opaque. Soudain calmée, l’écume s’étire, humide. Très lentement, elle vient lécher l’étendue douce et dorée du sable.

Ils trempent leurs pieds dans un imaginaire passé, noir et crochu. Hordes sauvages, ils se reconnaissent, se regroupent, avancent. Ils font masse et ne reculent jamais. Venus de l’Est, de l’Ouest, du Nord, l’air est scandé du bruit de leurs pas. Leur langage limité, leurs mots hurlés, tranchants, quelque venin craché, quelques flammes pour l’holocauste. Fans d’autodafés, ils effacent et lavent plus blanc. La sauvagerie les guide. On les croyait finis, épuisés, anéantis, obsolètes, petite poudre de vinaigre séché sur les pierres. Un sérum a ravivé la moelle.
L’hydre est revenue. Elle ne se cache plus, agite ses tentacules, roule ses yeux en tous sens.
Elle veut plaire.
On leur tend des micros, on filme leurs gesticulations, on publie leurs crachats.
De jour en jour, la vague grossit, se densifie. Tsunami rhétorique, la voix sonne plus grave.
Venue du fond des âges, l’alarme est donnée, pressante, paralysante, semblable au grondement de la colère d’un dieu. Qui va l’entendre ?

Nourrie de millions de gouttelettes d’eau, à son apogée, la vague, compacte et forte, droite et puissante, mur tranchant d’acier gris, sera bientôt repue. Laminant tout sur son passage, elle s’étendra, minaudant, lascive, heureuse, laissant sur le monde désormais vide, son mucus brillant, viscosité sordide.
La mer est sauvage. On le savait pourtant.