PHILIPPE TIMMERMAN
Une enquête sur quelques photographies anciennes. Certaines photographies anciennes et anonymes, pourtant souvent banales au moment de leur réalisation, ont acquis aujourd’hui, avec le temps, une charge émotionnelle. Pourquoi ces images sont-elles devenues si émouvantes ? Pourquoi avons-nous envie d’y entrer, d’en savoir plus, de fouiller dans les regards, d’approcher leur mystère, d’y découvrir quelque secret, comme dans le film d’Antonioni « Blow Up » en agrandissant démesurément l’image originale, afin de fouiller en elle. Ces photographies ne sont qu’un instant, si bref, mais quelque chose s’est passé, parfois un moment de plénitude, de grâce, pourtant si rare, l’instant de regard entre deux êtres, une rencontre, le toucher du regard comme le qualifiait Bernard Noël, dans « Le nu », collection Photo Poche, Centre National de la Photographie. « L’intensité immobile dans le regard. Immobile et pourtant ressentie comme une pulsation » nous dit Lorànd Gàspàr, dans « Apprentissage », Deyrolle Éditeur, 1994. De ces considérations est parti mon désir de toucher le grain de l’image, d’en saisir la pulsation, la déhiscence. L’observation lente de ces photographies anciennes nous nourrit, alimente notre imaginaire d’une clarté véritable, celle qui explore le fond des visages et laisse la place aux mots. La pensée nous investit. Dans ma petite collection de photos, antérieures à 1950, trouvées dans des brocantes et dans des archives familiales, il y a souvent peu d’indices pour identifier les personnes photographiées, peu de notes écrites, rarement une date, parfois le nom du studio du photographe. Alors, si de surcroît, il n’y a plus de voix pour faire parler la photo, celle-ci devient une relique de papier sans identité précise. C’est au regardeur de bâtir une histoire, des histoires, à partir de ces grains d’argent sur papier. Je présente ici 5 photos extraites de ma collection. La photo de ce soldat gisant, datée de juillet 1917, qui nous évoque le poème d’Arthur Rimbaud, « Le dormeur du Val » ou nous fait penser à « La chanson de Craonne » censurée jusqu’en 1974. Le portrait de parents (?) aux regards inquiets, envoyé à leur fils (?) prisonnier ou militaire (?), en tous cas loin d’eux…. Pourquoi ce regard effrayé d’une petite fille, dans son portrait de studio ?
À quelle occasion ce portrait d’un père (?) de 4 enfants, dont un bébé. Où est la mère ( ?) Pourquoi ce décor de voilier ? … Et cette photo de 5 nageurs, dont mon père qui n’est plus là pour m’indiquer le lieu de la baignade, ni la période, ni les circonstances de celle-ci, probablement avant 1945. Les photos sont agrandies progressivement jusqu’aux grains d’argent de l’image. Puis elles sont tirées sur du papier millimétré, faisant ainsi allusion à la technique du carroyage, utilisée en dessin et peinture, pour faciliter la copie d’une œuvre avec un changement d’échelle. Une série de 4 à 7 images est tirée à partir de la photographie originale. La lecture de chaque série s’opère de l’agrandissement le plus important vers l’image de départ.
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