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BRUNO DUMAS

J’ai eu la chance d’avoir une enfance de musée. Habitant Paris, je les ai arpentés très tôt. Le choc fut à mes dix ans, lors de l’exposition sur le « Bauhaus » qui changea à tout jamais ma vie. Kandinsky me prit et ne me quitta plus pendant longtemps. D’une scolarité très banale, rêveur et dyslexique, j’allais terminer en apprentissage, mais grâce à une mère attentionnée je finis par passer le concours de « l’école Boulle ». J’y suis resté six ans: six ans de découverte, d’imagination, de travail. Une vie qui forgea mes yeux tout en me donnant une ouverture d’esprit et l’amour de la trace.
Je suis devenu un architecte décorateur, la reconnaissance de cette école était une ouverture pour trouver facilement du travail. J’ai donc arpenté longtemps ce milieu comme cette maison « Mobilier international » où le luxe, le design, étaient de mise. À la suite du choc pétrolier, le travail fut plus rare et moins « glorieux », mais j’en garde l’excellent souvenir d’avoir pu faire des « charrettes » et découvrir d’autres métiers plus artisanaux et d’autres points de vue. Je m’étais remis à la peinture, une maîtresse qui ne vous quitte finalement jamais. Mais il fallait bien trouver de quoi manger, même si je me suis retrouvé parfois à la rue, je n’ai jamais perdu un certain espoir, lequel, je ne saurais dire...
Je finis par trouver un poste de professeur de dessin auprès d’enfants sourds. J’appris le handicap, la difficulté de ce dernier et il me fallut trouver des trésors de pédagogie pour faire comprendre ou apprendre des notions. La vie qui déjà m’avait gâté par un curieux hasard m’emmena vers une école, « Gobelins l’école de l’image ». Là fut une des plus grandes parties de ma vie. Je commençais donc au bas de l’échelle, si l’on peut dire, BEP, CAP , auprès d’autres enfants qui étaient comme moi, me donnant la sensation de me regarder dix ou quinze ans en arrière, un vrai miroir. Comment vous décrire ces moments ? J’ai appris pendant cette période, le côté humble du savoir, le monde de l’image, de l’impression, de la photogravure, la mise en page, bref tout ce qui se rapportait à la fabrication d’une image complexe était là sous mes yeux. Une rencontre avec un homme changea ma vie complètement, je ne remercierai jamais assez cet homme de m’avoir pris sous son aile, Monsieur Yannick Derrien responsable de la formation photographie en cet établissement. L’apprentissage de mon métier avec lui était basé sur l’autre : comment aider l’autre à apprendre son métier, à réaliser ses rêves, respecter l’autre, trouver la bonne pédagogie et si l’on trouvait ces gamins nuls, c’était nous qui l’étions et non eux.
Pendant des années, j’ai donné des cours de composition sur les travaux des étudiants, je pouvais venir dans les studios, regarder donc apprendre. À l’époque le numérique n’était pas encore là, l’argentique était roi. Ayant assez d’expérience je fus nommé responsable de la formation d’arts graphiques, je m’y suis donné corps et âme. « Gobelins est une grande famille » disait-on à l’époque, tout comme « l’École Boulle ». Cet état d’esprit avait un revers de médaille, un regard nombriliste, car quand on travaille 24h/24 cela finit par assécher ce que l’on est.
Je décidais de quitter l’établissement. Ma très chère maîtresse « la peinture » est revenue au galop, la nature a horreur du vide. Je m’attelais donc à cette tâche, mais un accident cardiovasculaire provoqua la perte définitive d’une qualité de trace si chère à mon cœur. Je suis devenu « manchot ».
C’est alors qu’en fouillant dans mes cartons, je redécouvris un vieux « Zeiss » de mon grand-père. Ayant déménagé à Nantes, je fis la rencontre d’une boutique formidable que je vous recommande, « Saint Pierre », tenue par Monsieur Hardy. Il n’est jamais passé au numérique, et possède toute sorte d’appareils dont certains insoupçonnables, d’un charme désuet, comme le sténopé « Harman Titan ». De là tout est parti. Du 4x5, 6x6, trichromie, palladium, bichromate, et j’en passe. J’explore.
Mais l’essentiel du présent, avec mes photographies, c’est qu’elles sont conçues comme des peintures à la tempera, vieille technique des maîtres. Tous les calques sont pour moi une recherche de la transparence, une accessibilité au temps. Je ne fais aucune différence entre numérique et argentique, ce n’est que l’histoire qu’ils vous racontent et rien d’autre qui compte. Le numérique comme « Photoshop » est un immense laboratoire de tirage. Je vous en laisse juge.
J’ai eu une vraie vie.
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Il y a un choix crucial à faire dans la réalisation d’un portfolio. Soit l’on développe son travail vieux de 15 ans à nos jours, soit l’on destine cette présentation à ce qui appartient à demain. De mon point de vue, la meilleure réalisation est celle de demain. Le fait même de réutiliser de vieux clichés argentiques ou non m’offre la possibilité d’une nouvelle lecture. Le temps passant, mon point de vue change, mais aussi mes sensations et mes ressentis. Le peintre que je suis essaye de retrouver cette sensation, cette émotion de la trace. Peu m’importe la technique, argentique (sténopé, 4x5, 6x6...) ou même le tirage (palladium, gomme bichromate, cyanotype...). Le numérique s’impose dans sa finalité, comme la recherche d’une forme de tempera. Mon travail sur « le désordre » m’a permis de découvrir autre chose, une « méthode » qui même si elle peut sembler systématique parfois, s’est imposée à moi. Je ne dis pas qu’elle est une vérité. Non, elle est ma vérité de l’histoire que j’ai envie de vous raconter.

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