PAYSAGE MENTAL ANALOGIQUE

Georges Dumas

À ma suggestion qu’il pourrait vendre des tirages des images qu’il montre sur sa page Instagram, Boris Salles m’a répondu que ce n’était pas ainsi qu’il concevait son travail. Il est pourtant le premier à reconnaître que ses œuvres passent bien sur les réseaux sociaux, qu’elles ne souffrent pas trop de la médiatisation de l’écran et qu’il a de bons commentaires dessus. Oui, mais non. Boris Salles ne crée pas des images, il n’est pas dans le monde du reflet ou de la projection pour reprendre une définition classique depuis Platon, il construit des pièces photographiques, des objets. Et si, pour diffuser son travail, le partager, il doit prendre des photos de ses objets, les transformant du coup en images, ce n’est pas son but mais une conséquence malheureuse de la manière contemporaine de montrer son art.
En visitant son atelier, on comprend mieux la subtilité du propos. Dans ce lieu tout en longueur situé en marge d’une zone industrielle, le seul écran visible est celui des fenêtres qui séparent le lieu de création du paysage urbain environnant. Pas d’ordinateur dans la pièce. La photographie de Boris Salles est pour l’essentiel argentique, non par purisme ou passéisme, mais à cause d’un rapport à la matérialité bien particulier : les paysages urbains de l’artiste ne sont pas de simples projections mentales, ils sont des constructions qui s’échafaudent au fur et à mesure des appositions de tirages et d’impressions qu’il réunit sur un support. Loin de la chambre noire, l’atelier est celui d’un plasticien qui travaille à la lumière du jour, qui expérimente avec des fragments du monde en positif. En recourant au collage comme mode principal de composition, Boris Salles subvertit la fonction traditionnelle de représentation exercée par la photographie : le réel capturé lors des prises de vue n’est qu’un point de départ, certainement pas un but.
Cette démarche qui procède par petites touches, morceau par morceau, ne signifie pas que l’artiste soit dépourvu de vision avant de créer ses œuvres. Une vision existe bien, une visée, un propos ; mais une vision volontairement imprécise, de l’ordre de l’intention et non de la projection. Le paysage mental de Boris Salles n’est pas figé, il est générique, empreint d’une sensibilité politique et sociale constante, mais exprimé de manière souple et changeante au gré des accidents et des hasards imposés par la matière. Avec pour résultat des œuvres à chaque fois uniques, marquées du sceau de l’expérimentation aléatoire, et un corps de travail d’une grande cohérence, un style reconnaissable au premier coup d’œil.
Une photographie sans négatif ni fichier numérique est donc possible, une photographie qui va plus loin que le monotype puisqu’elle ne repose même pas sur une matrice. À l’ère de la saturation par l’image, pousser aussi loin la volonté d’unicité semble anachronique, pour ne pas dire à contre-courant. Il y entre certainement une forme de résistance. Contre la dématérialisation du monde, contre son uniformisation. Contre le raccourcissement du temps et contre la simplification. Depuis son poste de garde, Boris Salles propose une photographie lente, stratifiée, complexe, fruit d’un œil démultiplié et de l’intelligence de la main. Une photographie « incarnée » à voir en vrai.