DANS CE NUMÉRO :

LE LIVRE VOLÉ

SYLVIE GORYL

 

Un jour, j'ai volé un livre. C'est un ami qui me l'avait prêté. Un tout petit livre. Très court avec seulement quelques phrases à chaque page. Je l'avais glissé dans la poche de ma veste et quand je l'ai revu quelques jours plus tard, je lui ai annoncé d'entrée de jeu que son livre, c'était devenu le mien. 

 

J'entrais régulièrement dans son tout petit appartement parisien situé sous les toits. Il y avait des livres dans chaque pièce, des piles posées à même le sol dans un équilibre souvent précaire, et on en trouvait même quand on allait pisser dans ses toilettes trop étroites, la porte s'entrebâillait à peine, on devait s'y lover délicatement et là, c'était le face à face immédiat avec plusieurs rangées de livres, tous de profil. C'est d'ailleurs là, dans ce lieu trivial, qu'est sûrement né mon amour pour les titres. 

 

Ce livre jamais rendu, qui traîne encore aujourd'hui à quelques centimètres du clavier sur lequel je suis en train d'écrire, livre le séjour d'un homme dans un hôpital psychiatrique, il y décrit en quelques phrases - chaque mot étant rigoureusement choisi- les autres pensionnaires. Il y parle également de son rapport aux mots, aux mots manquants, à ceux qui ne sont pas prononcés. Quand il ne reste alors plus que le silence comme compagnon de chambrée. 

 

Depuis la fenêtre de la chambre de ce si petit appartement, on avait une vue directe sur le balcon filant du voisin. Il avait l'art d'y disposer des boites en plastique transparent dans lesquelles il y distribuait toutes sortes d'affaires disparates. C'était laid, très laid, vu d'en face. Comme une cave en plein air. Parfois sa silhouette apparaissait alors que nous étions collés à la fenêtre une tasse de thé brûlant coincée entre nos mains. Nous le regardions ouvrir et fermer ses boites, en extraire un ou plusieurs objets. Les échanges de regards ne duraient qu'un fragment de seconde. Je ne l'aurais sûrement pas identifié si je l'avais croisé un autre jour à la station de métro la plus proche. 

 

Quand j'ai lu ce livre, je n'avais encore jamais eu l'occasion de pénétrer dans un de ces hôpitaux des laissés-pour-compte. Pourquoi ses mots avaient-ils autant résonné en moi ? Il existe une curiosité presque honteuse à observer comment nos voisins vivent, une autre concerne les livres qui décrivent des situations que nous redoutons et qui malgré nous, nous attire. J'exècre par dessus tout les lieux de privation de liberté et pourtant, ce sont ceux-là même dans lesquels j'ai envie de pénétrer, tenter d'éprouver physiquement l'enfermement. 

 

Aujourd'hui, j'ai pour seuls voisins des arbres à perte de vue et un peu plus loin, un joli morceau de lac, ma vue s'est donc élargie. Mais chaque nouveau territoire demande son temps d'adaptation et on reste acquis pour les lieux dans lesquels on a évolué de longues années. Je retrouve mes vieux réflexes chaque fois que je suis amenée à vivre un temps donné dans un appartement avec une vue plongeante sur un intérieur si gracieusement offert à la curiosité de tous . Je passe et je repasse l'air de rien. Dans le dernier en date, j'y avais remarqué un lapin en liberté dormant confortablement dans un étendoir à linge servant pour l'occasion de hamac douillet et passablement improbable. Sont fous ces parisiens !