DANS CE NUMÉRO :

NOS MOTS GLISSANT ENTRE VOS DOIGTS DERNIERS 

ORIANNE PAPIN

C’était il y a trois ans. J’avais décidé de travailler, avec mes élèves de Cinquième, sur le célèbre roman de Michel Tournier, Vendredi ou La Vie sauvage. Parce qu’ils adorent le mythe de Robinson Crusoé. Parce que j’aime les voir s’imaginer survivre sur une île déserte, eux qui sont en détresse au moindre dysfonctionnement de leur stylo, à la moindre égratignure. Nous débutions tout juste les premières pages du livre et je les questionnais sur les choix narratifs de l’auteur.

 

Nous en arrivons au constat que le récit est mené à la troisième personne. Je leur fais remarquer qu’il aurait été possible que Robinson raconte lui-même son aventure et que cela aurait sans doute modifié l’identification du lecteur au héros. Shanna lève la main : « Madame, mais alors pourquoi Michel Tournier il a choisi de raconter à la troisième personne et pas à la première ? ». C’est une très bonne question. Je n’en sais absolument rien. Vous voulez le savoir : écrivons-lui, c’est le mieux placé pour nous répondre. Les élèves me regardent avec perplexité. Les somnolents oscillent de tous leurs yeux. Ceux qui suivent mon cours pour la deuxième année esquissent un sourire entendu : oser concrétiser ses envies est mon refrain de cœur, ils ne le savent que trop bien.

 

La rédaction de la lettre commence, les élèves cherchent où lui écrire. Ça traîne un peu, je leur rappelle en riant que Michel Tournier n’est pas tout jeune, qu’il faudrait qu’ils s’activent un peu. La lettre part enfin. Quelques jours passent, nous n’y pensons plus trop, nous avons repris notre analyse du roman. Un soir, alors que je me prépare à aller dormir, j’entends ma radio vibrer de mots que je ne veux pas entendre : Michel Tournier vient de mourir. Cette nuit-là, je ne dors pas.

 

Le lendemain matin, les élèves de Cinquième sont tous devant ma porte lorsque j’arrive au collège. Ils m’attendent, anxieux. Ils ont appris la nouvelle à la télévision. Ont-ils vraiment conscience de ce que nous sommes en train de vivre ? Je l’ignore. Il y a des larmes, des questions, des frissons. Deux ou trois sourires gênés tremblent sur la bouche de ceux qui ignorent quelle émotion les traverse. Ils cherchent dans mon regard une réponse. Un démenti, peut-être.

Quelques jours plus tard, une enveloppe me parvient. Mes yeux salés avalent les lignes tracées par l’amie la plus proche de Michel Tournier. Elle m’apprend que nos mots sont les derniers à lui être parvenus. Les tout derniers. L’intensité de la vie me submerge : elle sait glisser de la magie jusque dans le tragique. Je lis la lettre à mes élèves. Nous ne sommes plus en salle 106 mais dans cet espace infime, improbable, où nos existences si frêles croisent l’Histoire et rencontrent l’exception. La classe n’est plus qu’un frémissement. Nous savons que nous vivons, ensemble, une expérience qui ne s’oubliera pas.

 

Alors les barrières de l’école explosent, entraînant avec elles les devoirs, les notes, les contrôles, les réticences de ceux qui n’aiment pas lire ou prétendent être nuls en orthographe : il ne reste plus entre nos mains fébriles que la conscience que c’est à cette hauteur que la vie doit s’écrire.