DANS CE NUMÉRO :

PAR CELLE OÙ LA VIE 

ORIANNE PAPIN

C ’est la petite dernière. Elle n’était pas attendue et on ne s’est pas gêné pour le lui dire. Il n’y avait pas de chambre pour elle. Il n’y en aura jamais. Dans le salon, il y avait cette armoire contre le mur. Un trompe-l’œil. Dans le ventre, c’est son lit qui s’ouvrait, de haut en bas, dans la pénombre.

Elle n’a pas connu la guerre, mais elle s’en souvient. On n’oublie pas les souvenirs des autres. Dans l’oreille, il y a le bruit des bottes qui fait trembler les caves. Pendant les repas, il fallait mettre ses bras sur la table, fiers d’en avoir encore.

Elle avait toute une collection de poupées mannequins, elle passait des heures à les coiffer, sur- tout celle qui a les cheveux qui grandissent. Elle y jouera jusqu’à ses quinze ans parce que, dit- elle, à l’époque on était un peu niais. Mattel venait tout juste de commercialiser l’homme en plastique, Ken. Elle ne le demandera jamais.

En 68, elle était encore bien trop jeune pour explorer les dessous des pavés. Alors, elle chaussait ses patins à roulettes et faisait vibrer le bitume de Créteil. À chacun son cri de liberté.

Quand elle avait dix ans, son père est parti pour Marseille dans un petit avion. Il n’est jamais revenu. On l’a cherché pendant onze mois. Une voyante a dit qu’il était en Allemagne et qu’il reviendrait bientôt. On a fini par retrouver les débris de l’avion.

La visionneuse fait défiler les diapositives en couinant. Il y a toute cette tendresse qui explose de ses boucles à ressort et du rire de ses yeux. Elle cherche les mains adultes et les genoux qui bercent. Je pense qu’il aurait été impossible de ne pas l’aimer.

Son amie d’enfance s’appelle Laurence. Elles partaient camper dans les Pyrénées-Orientales avec leurs mères. Sur la balançoire, elles faisaient semblant de bavarder en anglais pour impression- ner les garçons. Ça fait quarante ans qu’elles ne se sont pas vues. Depuis, elles ont appris la vie, l’amour, tout ce qui naît et meurt un jour. Elles ont appris l’anglais, aussi, un peu. Elles ont prévu de se retrouver, bientôt.

Sur ce portrait en communiante, elle a les mains jointes et ses longs cheveux blonds. Déjà. Il y a une force immense dans ses yeux bleus mi-clos. Une aura surhumaine. La force de ceux qui gagnent l’audace sans perdre l’innocence. On dirait qu’elle y croit.

Sa mère disait qu’une femme qui fume ça fait pute. Alors elle a fumé quelques années pour em- merder sa mère. Et puis elle a arrêté parce qu’elle a compris qu’elle était trop libre pour dépendre de la cigarette. Et des mots de sa mère.

C’était la mode des minishorts et des compensées en liège. Elle jouait de la guitare, un foulard dans les cheveux. Ils se sont aimés fort et au premier regard.

Elle a toujours été athée.

Elle ne voulait pas se marier. Et puis elle s’est mariée quand même. Et même qu’elle y a cru, de tout son être, comme on pense océan et vit éternité.

Tous les matins, elle allait à vélo à l’école d’infirmières. Et puis, lorsqu’elle a obtenu son premier poste, ils se sont acheté une 2 CV rouge. D’occasion. Le soir, il fallait la garer en haut d’une pente. Pas de descente, pas de démarrage. Sinon, il fallait pousser. Même enceinte de huit mois.

Elle s’épilait les jambes à la cire, assise sur le carrelage de la salle de bains. Ça sentait bon le mys- tère des femmes. Ces femmes qu’on croit qu’on ne deviendra jamais.

Elle a toujours eu un côté artiste. À tel point qu’elle ne l’a jamais vraiment exploité. Impatiente et avide de musiques, de couleurs, elle aime toucher beaucoup et s’attarder, jamais.

C’est la femme d’un seul homme. Depuis, elle en a connu d’autres.

Elle aime nager en mer et marcher en forêt. Elle a fait beaucoup de tennis. Il y a vingt ans, elle s’est rompu le tendon d’Achille. Quand on lui a retiré son plâtre bleu fluo, il y avait plein de longs poils dessous.

Elle déteste l’hypocrisie. La vie est un combat, ses causes sont infinies. Elle insulte souvent les chauffards. Elle a déjà été embarquée au poste de police.

Elle ne dort pas la nuit quand son chat est dehors.

Elle a longtemps acheté Télérama chez le marchand de journaux. Et puis, elle a sauté le pas : elle a décidé de s’abonner.

Depuis qu’elle le reçoit à domicile, elle dit qu’elle n’a plus le temps de le lire.

C’est pour sauver des vies qu’elle a fait infirmière. On lui a demandé de fermer les yeux des morts. Alors, elle s’est vite reconvertie. Et elle a appris à des centaines d’enfants à lire, à danser, à vivre.

Au printemps, elle jardine en maillot de bain, un casque sur les oreilles. Elle écoute Alain Bashung et cultive les kiwis.

Depuis qu’elle a divorcé, elle répète à ses filles qu’il faut se méfier des autres. Surtout des hommes. Ils disparaissent sans crier gare.

Elle a perdu sa mère il y a deux ans. Et moi, elle a oublié de m’apprendre comment on console une mère orpheline.