CORRIDOR ELEPHANT établit des partenariats avec d'autres médias culturels ou des mouvements artistiques. Nous avons découvert et aimé le mouvement Transfiguring, nous sommes heureux de vous pouvoir vous faire découvrir sur cette galerie le travail d'artistes qui le compose

http://www.transfiguring.net/

Transfiguring est un mouvement artistique né en 2014. Ses sept membres fondateurs l’ont voulu ouvert à des sensibilités variées, avec pour seule condition d’utiliser la photographie dans le processus créatif.  Comptant désormais treize artistes aux esthétiques très différentes les unes des autres, Transfiguring expose aux quatre coins de la France et multiplie publications et conférences pour promouvoir une approche renouvelée de la photographie contemporaine, amenant parfois cette dernière à s’effacer pour se transformer en autre chose.

Le cauchemar de Prométhée

Le monde de Louve Delfieu n’a pas d’âge. Ou il est de tous les âges si l’on préfère, comme la Nature. Comme les dieux. C’est un monde habité, où l’être humain a sa place, mais une petite place, une place qui ne fait pas de lui le maître de la Création, une place où il n’est pas autorisé à étaler sa civilisation, une place où il est nu, élément parmi les éléments, une bien petite chose en somme. Pourtant, malgré cette portion congrue qui lui est allouée, il est bien au cœur du travail de la photographe plasticienne, il en est même l’unique sujet, même si c’est pour être rapetissé, diminué, ramené aux modestes proportions qui sont les siennes par rapport au cosmos. Prométhée lui a donné le feu, mais il n’a pas su quoi en faire, il a raté sa libération, son émancipation.

Pour nous raconter cette histoire de l’humain enchaîné, Louve Delfieu fait de nombreux pas de côté, s’écartant de l’objectivité photographique pour puiser dans les ressources du rêve et du mythe. Ce faisant, elle revisite à nouveaux frais la démarche de certains artistes surréalistes, ceux qui ont exprimé une vision onirique et fantasmatique à travers une esthétique « réaliste » : l’ombre de Hans Bellmer plane au-dessus des Assemblages, tandis que Dali et Delvaux, par leurs juxtapositions incongrues, préfigurent d’une certaine manière celles des séries Asphyxie et Enracinements. À ceci près que la photographie rend plus fine encore la frontière entre illusion et réalité : et si les Assemblages montraient vraiment des corps fabriqués en laboratoire, des cellules de membres devenues autonomes et croissant sans queue ni tête, spontanément ? et si les fonds marins cachaient de tout temps des femmes emprisonnées dans l’enveloppe translucide et lumineuse des méduses ? et si nos forêts abritaient des hommes et des femmes retournés à l’état végétal, jusqu’à devenir indiscernables des arbres ?

Rêves, cauchemars et fantasmes se mélangent avec une mythologie tantôt gréco-latine, tantôt païenne. Les Métamorphoses d’Ovide, le mythe de Méduse, des nymphes, des dryades, naïades et néréides ne sont jamais bien loin ; la littérature fantastique, qui est souvent une réactualisation de mythes évoquant les liens indissolubles entre la nature et l’être humain, non plus. C’est une vision de l’homme, et plus encore de la femme, profondément organique qui se dégage des œuvres de Louve Delfieu : veines, fluides et membres répondent aux racines et aux branches des arbres, au squelette des feuilles, à l’environnement liquide de la mer ou des gouttes d’eau. Cette vie organique est souvent contrainte, enfermée, prisonnière, et elle suit les deux seules voies possibles qui lui sont offertes : se libérer, briser les liens, crever l’enveloppe, pour accéder à une autonomie qui sera fragile difficile, et qui portera toujours le souvenir des chaînes passées, ou bien, le plus souvent se fondre et disparaître dans une vie plus grande qu’elle, dans la Nature.

Georges DUMAS