LA GARDIENNE DE L’ÂME

JÉRÔME CARRON

 

Assise sur une haute corniche, elle observe la cité, insensible au temps qui passe, à la foule, au bruit. La vie d’en bas, différente et chaque jour identique, l’indiffère. Le froid, la pluie, les brûlures du soleil ne l’atteignent pas. Depuis presque deux siècles, elle est le symbole involontaire de la ville, mais elle s’en moque. Les siens existent depuis l’antiquité. Les stryges étaient citées par Pline l’Ancien dans ses textes. Des démons, mi-femmes mi-oiseaux, vivant dans les cimetières, sortant pour enlever des enfants. Celle de la cathédrale Notre-Dame de Paris ne s’est jamais envolée. 

Elle est la création de deux architectes, l’un connu, l’autre oublié. Viollet-le-Duc et Jean Baptiste Lassus remportent le concours d’architecture lancé par Prosper Mérimée en 1845. La rénovation de Notre-Dame est urgente. La bâtisse, née en 1160, est presque abandonnée. Construite sur les ruines d’un temple païen, a-t-on cru, la cathédrale a survécu aux incendies, à la révolution, aux violences. Elle a même servi à entreposer du vin. Là, elle ne sert plus à rien. Pour la sauver, Victor Hugo écrit un récit qui porte son nom en 1831. L’histoire de Frollo, d’Esmeralda et de Quasimodo est un hommage au Moyen Âge et au gothique des rosaces. Le succès du livre incite un roi parisien, Louis-Philippe 1er, à commander son renouveau. En plus d’une flèche moderne, les nouveaux bâtisseurs ajoutent des gargouilles, des statues de saints (pris pour des rois, ils avaient été brisés par les sans-culottes) un juif errant et des stryges.

Celle qui regarde le monde est seule sur la balustrade à l’angle de la tour Nord. Son visage appuyé entre ses mains, sa posture solitaire, sont devenus célèbres. En bas de la cathédrale, les vendeurs de cartes postales proposent son portrait. Un tirage en noir et blanc, par temps de brume, comme une évocation de la ville souvent grise. Avant de compléter des collections de souvenirs de voyages oubliés, elle inspira un photographe, Charles Nègre. Un gamin du Sud venu faire l’École des Beaux-Arts à Paris. Un peintre formé par Ingres. Il est classique, il réalise des femmes nues étendues sur des divans, des évocations antiques. Mais l’homme veut évoluer, le daguerréotype l’impressionne. Il est donc possible de peindre sans peindre, de créer des images sans pinceaux, de fixer des visions de manière immédiate. Il racontera plus tard : « Je fus frappé d’étonnement à la vue de ces merveilles et, entrevoyant l’avenir réservé à cet art nouveau, je pris la résolution d’y consacrer mon temps et mes forces. » L’artiste habite sur l’île Saint-Louis, au 21, quai de Bourbon. Notre-Dame est sa voisine. Avec la photographie, l’art sort des ateliers, s’épanouit dans la rue, il vit, tangible. Charles Nègre fait des photos de chiffonniers, de randonneurs, quelques portraits, dont celui de la stryge. Sur sa photo, un homme se tient derrière la statue. C’est son ami Henri Le Secq, un photographe, fasciné comme lui par l’architecture et le gothique. Question d’époque. L’image accentue l’avancée de la corniche dans le vide, la pureté des lignes de Viollet-le-Duc et de Jean-Baptise Lassus. En arrière-plan, les toits de la ville, des immeubles, de l’architecture, encore.

Le cliché date de 1853. La même année, le dessinateur Charles Meyron immortalise la stryge sur une gravure. Personne ne sait qui a eu l’idée de la représenter en premier. Elle est toujours là. Son inutilité architecturale l’a rendue belle, la photo l’a rendue éternelle. Elle s’en moque et tire la langue. Elle est la gardienne de l’âme de Paris.