POURQUOI TANT DE HAINE : DE LA "RÉSISTANCE" AU FUTURISME

JEAN-PAUL GAVARD-PERRET

 

L’histoire du futurisme est beaucoup plus importante que la peau de chagrin à laquelle on veut la réduire. Marinetti, très soucieux de donner une visibilité nationale et internationale au mouvement qu’il avait créé en 1909 l’a soutenu avec intelligence, ténacité et créativité jusqu’à sa mort. Certes le futurisme ne peut se réduire au seul Marinetti : Palazzeschi, Bruno Corra, Arnaldo Ginna, Flora Bonheur ont contribué, chacun à leur manière et pour un temps, à alimenter les créations futuristes. Car le mouvement, outre les manifestes et les tableaux, outres les mots en liberté et les synthèses théâtrales a produit des ouvrages, des recueils de poèmes et des romans dont la diffusion était assurée par Marinetti, avec l’aide de Decio Cinti, son secrétaire-traducteur.

 

Michel Seuphor a bien mis en évidence l’impact du mouvement et la puissance de tir déployé par Marinetti afin de créer la mise à feu de sa traînée de poudre  :

Le manifeste futuriste, publié dans Le Figaro en 1909, le 20 février plus exactement, est le premier acte d’un mouvement d’avant-garde de ce siècle. C’est le tout premier. C’est le plus colossal, le plus audacieux, le plus fou, le plus cruel, le plus insensé. Je l’ai découvert bien après à Anvers, dans les années vingt. Marinetti les envoyait partout. À Rome, lorsque nous nous sommes revus et que je lui ai parlé de l’importance de son manifeste et surtout de sa propagation, il a avoué en avoir fait imprimer quatre-vingt mille exemplaires la première fois et qu’il fut réimprimé souvent. Un siècle de liberté, Paris, Hazan, 1996, p. 55.

 

Jusqu’à la fin de la Première Guerre et même jusqu’à l’avènement du surréalisme, aucun artiste, aucun intellectuel, aucun journaliste ne put échapper à la déferlante futuriste. Dès lors, si en pratique les idées et les œuvres ont été sans doute critiquées, parfois réfutées, ce fut toujours en connaissance de cause. Le futuriste ne fut jamais un mouvement « consensuel ». Les ruptures de Soffici et Papini ou de Palazzeschi n’ont pas été sans conséquences sur l’évolution du groupe. Mais il ne faut cependant pas oublier dans d’autres mouvances les mémorables embrouilles dont Apollinaire, Cendrars, Delaunay, Reverdy, Huidobro, Max Jacob, Dermée, Picabia, Tzara et d’autres seront les protagonistes. Sans parler des terribles luttes qui éclateront autour du surréalisme dès son lancement : le futurisme, lui, était né sans déchirements particuliers.

 

Rappelons aussi l’existence d’un futurisme français. Il faut citer bien sûr sur Apollinaire et son « Manifeste de l’Antitradition futuriste », qui a sûrement été le pont entre les Italiens et les Français et par lequel Apollinaire créera une synthèse des convergences d’une époque . Il ne s’agit certes pas, pour lui, d’une adhésion ouverte au futurisme : néanmoins, Apollinaire en 1913 subit une fascination certaine de la part de ce mouvement. Si à cela nous rajoutons l’effet du Zeitgeist, nous avons, à un moment donné, un certain nombre d’artistes français se mettant à écrire ou à peindre ou à jouer des œuvres qui finalement sont très proches, volens nolens : « C’était peut-être un peu futuriste car à ce moment-là, j’étais au courant des futuristes, et j’ai changé cela en roi et reine », écrira Duchamp a posteriori dans  « Ingénieur du temps perd », Paris, Belfond, 1967, p. 59. On pourrait citer de manière adjacente l’itinéraire de Paul Dermée, entre le Belgique et la France. Surgit de son écriture l’émergence une fascination futuriste comme le prouve le texte suivant:

Les poètes auront désormais

une corde de plus à leur lyre :

elle sera faite du même acier que les canons ( Spirales, manuscrit du premier jet, juin-septembre 1917, p. 92, bibliothèque Doucet, Paris).

 

L’acier, les avions, le métal, la TSF et les idéogrammes, les onomatopées, l’incongru, le non sens et l’alogicité, futuristes et non futuristes, vont nourrir de toute évidence la poésie, la peinture, la musique et le théâtre de l’époque, en se superposant et en se combinant avec d’autres apports, et tout cela nourrira ensuite la naissance et l’évolution du dadaïsme, puis du surréalisme. Certes aucun poète ou écrivain français se définit comme futuriste. Néanmoins une intertextualité, des traces, des signes, des attitudes futuristes sont multiples en France. Le cas de Dermée est exemplaire. Mais la production de Cendrars ou de Pierre Albert-Birot n’est pas éloigné d’un tel mouvement. Il convient donc de se libérer des philtres esthético-idéologiques préconçus et de restituer au futurisme sa place première dans l’histoire des avant-gardes.

 

Son rôle ne devrait plus à être démontré. Pourtant en France demeure à son encontre une résistance certaine . L’évocation d’un futurisme français est encore capable de provoquer des polémiques assez âpres et l’on peut s’interroger sur la raison de tant de haine. La raison en est simple : au-delà des considérations sociales ou anthropologiques, l’héritage surréaliste pèse encore très lourdement sur la réception du futurisme en France et, par conséquent, le mouvement de Marinetti – qui n’a pas été qu’un mouvement italien – est encore considéré comme le produit d’un régime, fasciste de surcroît. Il s’agirait alors d’un problème de représentation anthropologique, culturelle et sociale, un problème d’eidos, de catégorie d’appartenance du futurisme, du dadaïsme, du surréalisme, de l’expressionnisme et de tous les groupes d’avant-garde ayant existé à cette époque. Mais en paraphrasant Barthes, nous pourrions affirmer « le futurisme, c’est le futurisme ». Certes malgré Marinetti et à cause du surréalisme, le mouvement a produit un eidos tordu, qu’on a dit idéologiquement vicié sous prétextes que tous ses membres apparaîtraient comme de violents proto-fascistes ce qui est faux. Un tel ostracisme a été méticuleusement entretenus par les surréalistes qui ont consciencieusement pillé l’apport du mouvement. Maiçs le mal demeure : aujourd’hui encore les ouvrages encyclopédiques en France laisse apparaître ce préjugé :

MARINETTI : écrivain italien de langue française et italienne. Engagé dans la guerre de Libye, F.T. Marinetti montra vite sa sympathie pour le fascisme qui correspondait dans les faits à ses thèmes futuristes. ‘ Le Robert, Dictionnaire universel des noms propres, Paris, Le Robert, 1984, t. II, p. 2005).

 

Rappelons que les rapports entre futurisme et fascisme se développeront seulement après 1924 au moment où une telle esthétique entamait son déclin. Le premier futurisme ne peut absolument pas être soupçonné d’accointances fascistes. Comme l’a souligné Emilio Gentile dans son important ouvrage récemment paru en Italie puis dans un article { La nostra sfida alle stelle. Futuristi in politica, Bari, Laterza, 2009  et « Fasci di arditi e futuristi », Il Sole 24 Ore, « Supplemento Cultura e Tempo Libero », 22 mars 2009], le futurisme ne sera fasciste que lorsque Mussolini y trouvera des « portants » pour la gestion de son pouvoir au prix de belles torsions de la part de son entourage (comparables à la récupération de Nietzsche par le nazisme). Il n’empêche : demeure très difficile encore aujourd’hui de faire accepter l’idée que le futuriste ne naît et n’est pas fasciste. Certes se constate l’apparition d’une nouvelle génération de chercheurs qui, de par leurs travaux, a commencé un travail de relecture du futurisme en France. Il est pourtant encore nécessaire aujourd’hui de souligner l’importante production créatrice et créative du futurisme. A son époque elle était très connue et reconnue mais de nos jours, la plupart de ces ouvrages ont cessé d’être republiés et n’ont pas été traduits. En conséquence il existe toute une partie de la production poétique et romanesque de l’avant-garde – italienne – qui demeure aujourd’hui inconnue ou méconnue en France, faute de republication ou de traduction.

 

Dès lors au moment où en Italie, une droite populiste en quête de légitimé culturelle et littéraire, tente de s’approprier ces apports il est bon de remettre les montres à l’heure. En dépit d’un eidos tordu que le futuriste a parfois lui-même provoqué , en se condamnant dans une sorte d’autodafé le futurisme a quelque chose d’intéressant à nous dire et à nous montrer. Mais voici ce qu’écrivait Federico Righi à Crali, en 1935, quand le futurisme est désormais l’art du régime :

« Mon cher ami, tu me diras qu’il est impossible d’écrire des choses pareilles : aujourd’hui il faut être surréaliste ou bien disparaître. Ainsi est faite notre époque et nous feignons de l’ignorer. À Paris, où ils sont plus intelligents que nous, ils ont compris cela. Si notre siècle aura un art, il sera indiscutablement surréaliste car, on le veuille ou non, le surréalisme naît du cubisme et du futurisme en se complétant. Tu dis être toujours futuriste : quel passéisme ! Tout cela n’est plus actuel, alors que pour ne pas disparaître, il faut être actuel. Je savais cela depuis longtemps, mais je n’osais pas me l’avouer. Ne crois pas que j’ai changé de style de peinture ou que je me suis jeté corps et âme dans le surréalisme, pas du tout. J’ai mûri cette conviction après avoir marché un peu intelligemment sur le difficile chemin de l’art. Je ne parle pas du surréalisme à la manière de Chirico, mais plutôt d’un art se situant entre la métaphysique et le surréalisme, et qui ait en lui beaucoup de chose à améliorer. […]. Nous tous, nous prenons du retard, nous nous éloignons d’eux et nous demeurons inactuels. […]. Si je devais imaginer Boccioni vivant, je ne pourrais pas ne pas l’imaginer surréaliste avec De Chirico, Severini, Tozzi, etc. Mais il ne faut pas exclure l’hypothèse selon laquelle Boccioni soit le véritable précurseur de la métaphysique surréaliste. J’ai dit auparavant que le surréalisme naît du cubisme et du futurisme ! Non seulement Boccioni, ton dieu, est le précurseur du futurisme, mais en plus il est le précurseur de tout l’art italien moderne et abstrait qui se concrétise aujourd’hui dans le surréalisme (mondial). S’il y aura un Art dans notre siècle, cet art sera le surréalisme et à Boccioni on érigera un monument » ( lettre inédit à T. Crali, 15 octobre 1935, fonds Crali, Archivi del Novecento, Rovereto).

En écrivant cela Righi ne se trompait pas et se trompait trop à la fois …. Plus futuriste que les futuristes il anticipait sur une idée qui a encore la vie dure mais qui demeure en partie contestable . Certes elle se justifiait chez lui au moment de la « main mise » et la prébende politiques de l’époque où il écrivit ces lignes.  Désormais il faut dégager le futurisme de sa partielle imbrication politique de naguère afin de donner une idée plus juste de ce qu’il représente. Un bémol important est donc à apporter aux « certitudes » righiennes : on a cru que l’art du XX a été surréaliste, alors qu’il a été aussi futuriste, non seulement en Italie mais en France et ailleurs en Europe.