PIERRE MOLINIER : L'HABIT NE FAIT PAS LE MOINE

JEAN-PAUL GAVARD-PERRET

 

En art l'érotisme et même la pornographie ne sont pas affaire de contact pour le voyeur mais de distance. D'ailleurs il est rarement représenter dans de telles scènes. Mais à cela sans doute d'autres raison, sa présence pourrait brouiller l'effet de fantasme et atténuer le trouble du regardeur.

 

Cette distance du regardeur à la scène ne peut donc être franchie que par le fantasme. La surprise intéressée reste cependant essentielle. Elle domine. La curiosité et la gêne. Car contrairement à l'idée reçue là où il y a de la gène il y a du plaisir puisque le trouble est attisé. Dans la peinture comme dans la photographie il n'y a pas que Diane qui soit surprises par Acteon, il n'y a pas que les nymphes qui paniquent à la vue des hommes. Le regardeur aussi est interdit - à tous les sens du terme.

 

Les arts de représentation proposent donc un flirt voire un mariage blanc dans leur bain de révélation. Comme Jupiter le voyeur est avec Callisto mais ce n'est pas forcément Cupidon qui crée le transit, qui en est responsable. Peinture et photographie font ce que l'amour ne fait pas et ils simplifient son problème. Ils protègent, sort de l'angoisse et du bannissement là où tout est possible, là où des les premières enluminures du Roman de la Rose il est jusqu'à des religieuses à cueillir ders pénis sur des arbres à phallus.

 

De telles images réjouirent Molinier. Elles furent de celles qui - dans l'enfermement où l'artiste se tenait - il pouvait se pénétrer lui-même. Néanmoins dans son œuvre le phallus est moins présent que la vulve. Molinier multiplie les organes féminins, les seins, les jambes. Il est présent parfois que sous forme de sexe, de fétiche, de membre mou manipulé par des mains de tigresses gantées.

 

Sans cesse il invite à franchir le seuil du corps - qui est souvent celui de son corps - pour nous en faire le voyeur. A son évasion impossible (et qui le conduira au suicide) répond la pénétration du regard en un lieu qui n’est plus à l’extérieur d’une frontière mais dedans là où nous accomplissons une avancée vers quelque chose qui n’a plus rien à voir avec un charme mais avec de l’étrangeté éruptive, à l’attrait volcanique.

 

Ce franchissement permet à l’inconscient qui habituellement ne connaît pas la traversée des frontières d’être mis en connexion avec ce qui le dérange. Cet éternel traître est donc pris à revers. En conséquence, le franchissement du seuil du corps à travers le travestissement de sa sexualité ne représente plus une épreuve aveugle. Non seulement il peut exister ici une jouissance par la figuration explicite mais aussi un retournement des choses par la figuration implicite.

 

L'œuvre de Molinier reste une œuvre au noir. Elle demeure aussi confidentielle que sublime dans sa monstruosité fétichiste. Certes tout n'y est pas parfait. Dans son goût du travestissement on se souvient que l'artiste collectionnait les bas noirs des femmes. Il y recueillait son sperme pour en tamponner et "vernir" ses toiles, leur donner son ADN et les ensemencer. Ces peintures restent cependant décevantes par rapport à ces photomontages douloureux et pervers. Les corps vautrés y deviennent des pantins enchaînés, des poupées hypertrophiées. S'y déroulent des numéros de strip-tease comiques et tragiques et de peep-show en une sorte de décomposition mortem. Molinier y crée des tourbillons oculaires et ramène au trou vaginal où tout commence et où tout fini.

 

Violente, troublante l'œuvre fut renié jusque par les Surréalistes à l'exception d'Eleonora Carrington et Joyce Mansour. Il est vrai qu'un Breton ou un Eluard ne pouvaient être saisi qu'à revers dans un travail où le corps est pris en torsion et une césure : il tombe de son décor du genre pour rentrer dans un espace hybride jusqu’à voir l'homme se retrouver du même côté que celui de sa mère. Existe chez Molinier le saut et l'éclat de l’image qui soudain crée un transfert qui désaxe des assises de la sécurité du désir.

 

L'artiste vint à bout du cerclage du corps " offert " mais afin de retourner nos attentes les plus lourdes et lancinantes. Si bien que le recours au fantasme et sa satisfaction ne fonctionnent plus. René Quinon le précisa de manière abrupte : " face à l’image du corps chez Molinier l'homme ne peut plus bander ". Le langage de l'artiste reste en une zone non suppliante mais suppliciante. Ses images ne marquent plus le retour une potentialité jouissante, à une terre promise.

 

Dans les méandres du dehors et du dedans, le corps ne marque que le passage de la jouissance à celui de la souffrance. Le corps provoque un retournement car il n’est pas pur miroir mais scissure - ce qui est le contraire d’une évasion : une invasion, un envahissement et l’ouverture des poches d’ombres de notre inconscient. On reste ainsi comme le créateur en équilibre au dessus du vide là où l’image devient une pure " dépense " au sens où Bataille l’entendait. L’image possède encore des nerfs, des viscères, des vaisseaux, de la chair et des os mais le corps sujet de la peinture disparaît au profit d'un recouvrement, d'un changement de genre. Ce travestissement ne se contente de l’exploitation anecdotique des matériaux ou des procédés techniques il devient une invention formelle.

 

Quelque chose se découvre : notre propre être est dénudé là où tout narcissisme se quitte. Par le travesti et ses mises en scène l'artiste possède le mérite de décaper le miroir de l'autosatisfaction : l’autre (l’exclue) devient nous-mêmes à l’intérieur de sa propre frontière. Et soudain le rapport à l'altérité provoque un autre passage que celui, obligé, du désir. C’est pourquoi dans un lieu qui n’épargne pas celle ou celui qui y entre on peut se demander si celui qui y est pris n’est pas celui qui croyait prendre. Franchir à rebours le seuil de l’enfermement revient donc à exister d’une autre façon. L'œuvre oblige à penser : je suis moi-même dans le silence, l’abandon. Un silence et un abandon qui eurent gain de cause sur l'artiste. Cela fut bientôt au-dessus de ses forces et de sa peur. Extrait de la pure illusion et de la simple la transgression il ne put qu'un franchir une autre limite. Celle où l'on ne ressort pas vivant.