DANS CE NUMÉRO :

TRÈS BREF PORTRAIT DE MADEMOISELLE K

Jean-Luc Aribaud

 

Soudain, quelque chose survient en plein midi, au commencement de la moitié la plus laborieuse de la journée.
C’est entre la cuisine et le couloir, sur le petit meuble d’acajou. Cela arrive de là, du poste de radio noir, entre deux giboulées de parasites, juste après les nouvelles de rien, après le compte à rebours des morts anonymes et des annonces plus vides que le vide.

C’est un orage de fleurs, une foudre inattendue dans la monotonie des heures. Une musique, le tourbillon d’une voix sur les cimes enneigées de toutes ces années de pierre, une parole tissée contre l’absurdité magistrale des temps.
C’est une chanson de Barbara, et c’est bien le seul événement de la journée qui vous empêchera de mourir.

C’est un vrai mystère, une chanson, quand elle vous surprend ainsi, du plus haut du ciel : une ondée d’invisible qui vous submerge soudain, ici, comme si vous étiez l’Unique au centre de ce monde sans pitié, comme si chaque couplet avait attendu le basculement propice d’une heure pour combler votre intime blessure.

Et c’est pour vous que la grande dame chante, pour la pénombre de vos secrets dont le partage vous fait si peur. Et le miracle de cette voix est qu’elle demeure aussi la vôtre et mille autres à la fois. Elle jaillit comme une source de votre âme autant qu’elle vous vient des cieux. C’est le souffle ininterrompu, la boucle magique qui vous raconte et vous garde dans l’éternelle jeunesse du chant.

Alors, il y a la chambre désespérément bleue, le désordre de tous ces livres ouverts, les lettres inachevées, les tasses de café abandonnées à leur sort, et au-dessus, très haut dans le firmament infini, le vol lumineux de l’oiseau roi, le battement parfait de ses ailes à l’unisson de votre propre cœur qui ne peut rien de mieux, lui, que de faire battre vos tempes contre le givre impitoyable des ans.

C’est une voix, un chant surgi de nulle part : il vous retire de la houle monocorde des jours, et vous ramène malgré vous au rivage de la vraie vie.
Une voix. L’insaisissable où s’embellissent la banalité et la tristesse des habitudes. L’éphémère bain de miel et de lumière.

Une voix, plus indispensable que tout, désormais posée sur votre épaule. Une voix, et la vôtre, maintenant, comme un oiseau qui s’apprêterait à couper de son bec les barreaux affreux qui vous cernent.