PHOTOGRAPHIE SOUS ACIDE (ET AUTRES SUBSTANCES)

GEORGES DUMAS

 

À première vue, travailler en argentique et proposer une démarche esthétique très contemporaine, cela ne va pas de pair. C’est pourtant ce que propose Arnaud Sabot, dont les œuvres n’ont pas grand-chose à voir avec celles des sectateurs de la pellicule d’hier et d’aujourd’hui. La première impression que le spectateur a en découvrant ses photographies, c’est qu’il y a eu un problème. Les couleurs explosent dans tous les sens, souvent dans des teintes criardes, saturées, elles n’ont rien de naturel, on imagine tout de suite que la chimie du révélateur ou celle du papier a mal supporté l’épreuve du temps, comme sur certains polaroids qui ont viré au psychédélique quelques années après la prise de vue instantanée. Et puis il y a ces rayures, ces griffures, ces déchirures, et ces taches et ces traces qui cachent et défigurent. Que s’est-il donc passé ? L’artiste aurait-il retrouvé des vieux clichés dans une malle défoncée laissée à l’abandon au milieu des rats et des insectes ? Aurait-il jeté des tirages en pâture à une horde d’enfants aux doigts sales et armés de crayons, de pinceaux, de colles, de rubans adhésifs et de ciseaux, pour les récupérer ensuite ?

Rien de tout cela. Ce travail de dégradation, de dissolution, de destruction, est bien celui de l’artiste et de lui seul, qui a décidé d’affronter la photographie dans sa matérialité la plus intime, à savoir à travers le négatif qui lui sert de support physique. L’outil numérique n’est pas absent de la démarche d’Arnaud Sabot, mais il intervient plus tard, longtemps après que la transformation de l’image a eu lieu sur le petit morceau de pellicule où elle a été fixée. Dans cette optique, utiliser l’argentique revient à réintroduire l’idée que l’image obéit à la fois à une matérialité et à une temporalité, notion qui s’est beaucoup diluée depuis que la photographie s’est dématérialisée sous forme de fichier. Dans le monde analogique, au moment même où la photographie est prise, le temps commence son travail d’usure, l’entropie est déclenchée. Arnaud Sabot ne fait qu’accélérer ce phénomène naturel de transformation et de dégradation, et pour cela il fait subir à ses négatifs l’épreuve d’un temps corrupteur qui fonctionne comme la mémoire, occultant certains aspects, en oubliant d’autres, ne conservant que des souvenirs imparfaits et imprécis du moment saisi par l’appareil-photo. Acides, poussières, colorants, feutres, scotch, empreintes digitales, peinture, brûlure, coups de cutter, de crayon ou de ciseaux, sont convoqués pour dénaturer une réalité qui se transforme en évocation et en souvenir. Le hasard et l’accident ont toute leur place dans cette démarche, l’entropie n’étant pas un mécanisme qu’on puisse tout à fait prédire et encore moins maîtriser.

Parce que l’image est transformée de manière radicale au plus intime de sa matérialité, elle cesse d’être une simple représentation du monde ; à la place, elle offre au spectateur l’écho poétique d’une scène un jour advenue, la trace artificielle d’une personne ou d’un paysage un jour croisés, un souvenir déformé qui compte plus que la réalité à laquelle il se superpose. Devenue perception trouble, l’image peut parler à l’inconscient de chacun.

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