L’ŒIL ABSTRAIT

GEORGES DUMAS

 

Est-il possible de parler de photographie abstraite ? À première vue, la notion semble incongrue, car la photographie capte la réalité là où l’abstraction éloigne de la figuration comme du vécu. Contrairement à la peinture, la photographie ne saurait être pure projection mentale, elle procède nécessairement du monde environnant dont elle arrache des parcelles visuelles et temporelles, elle a besoin d’un référent tangible, sensible, réel. Et pourtant, lorsqu’on regarde le travail photographique d’Isabelle Seilern, c’est bien le mot « abstraction » qui vient immédiatement à l’esprit.

Pour comprendre ce qui est à l’œuvre chez Isabelle Seilern, il convient de revenir aux sources du mot « abstraction » et de l’envisager comme une opération d’isolement, de décantation. Lorsqu’elle photographie ses sujets, Isabelle Seilern effectue d’abord et avant tout un travail de sélection dans le réel qui l’entoure. Elle concentre son attention sur un point précis et l’arrache à son contexte ; ce faisant, elle efface le cadre, l’environnement, et prive le spectateur du référentiel qui lui permettrait de situer ce qu’il voit. Dès lors, face à l’image, il n’est plus question de dégager un sens du premier coup d’œil, d’effectuer une lecture instantanée : on est happé par une surface déroutante qui résiste aux regards superficiels.

Le regardeur pourrait s’en tenir là et se comporter comme devant une peinture abstraite : fuir en courant parce qu’il ne comprend rien, détourner la tête parce qu’il est indifférent, ou s’absorber dans sa contemplation parce que l’agencement des formes et des couleurs plonge son cerveau dans de délicieuses sinuosités mentales. Mais le plus souvent, quelle que soit sa première impression, il reste pour regarder plus attentivement, car, sentant ou sachant qu’il est devant une photographie, il sait que ce qu’il voit n’est pas inventé, que c’est vrai d’une certaine manière, et il ne peut s’empêcher de chercher à deviner ce qu’il a sous les yeux. L’apparence, le rendu de l’image qu’il a devant lui le renvoie inconsciemment à quelque chose qu’il a déjà vu lui-même, ou quelque chose d’approchant, de familier. Ces stries blanches sur fond noir et noires sur fond blanc, il sait ce que c’est, il l’a déjà vu, c’est sûr, qu’est-ce que c’est, zut, il n’arrive pas à mettre le doigt dessus et pourtant…

L’œil abstrait d’Isabelle Seilern, cet œil qui sépare, qui isole, qui arrache, rencontre l’œil abstrait que chacun porte en soi. Tout le monde a déjà regardé la lumière se refléter dans l’eau ou sur une surface métallique, tout le monde a déjà observé de près une moisissure ou une coque de bateau rouillée, tout le monde a déjà vu des silhouettes à travers une vitre dépolie ou un glaçon : tout le monde porte en soi des fragments du monde vus sous un autre angle, d’une autre façon, à une autre distance. Et c’est parce que chacun porte en soi ces fragments à l’état de souvenirs inconscients que les images apparemment abstraites d’Isabelle Seilern trouvent si facilement un écho dans l’esprit de celui qui les regarde. Il est indifférent de savoir ou de comprendre ce qui a été capturé par l’appareil-photo, même si l’élucidation de l’image peut ajouter au plaisir de la regarder. L’essentiel est dans le voyage que fait l’esprit de la trace du monde imprimée sur le papier vers sa représentation qui flotte dans nos mémoires.

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