PAYSAGES DE CERVEAU

GEORGES DUMAS

 

Cela peut paraître surprenant, mais dans la photographie de paysage, ce n’est pas forcément ce dernier qui compte le plus, mais l’œil du photographe.  Un œil qui voit, un œil qui sent, un œil qui compose. Sans quoi, pour telle vue donnée, tout le monde prendrait le même cliché et aucune approche ne se distinguerait des autres. Une fois cela posé, il n’est pas faux de dire qu’avec la démocratisation des moyens de captation comme de la culture visuelle, beaucoup de clichés se ressemblent et être original n’est pas une mince affaire. Surtout que, même si le sujet ne fait pas tout, étant donné sa docilité de scène immobile, il a tendance à relativiser le talent du photographe, qui peut difficilement arguer d’avoir « saisi le moment » lorsqu’il s’agit de montrer une rue, une vue champêtre, un monument ou une forêt. Seuls les moyens techniques et financiers semblent laisser encore une marge de différenciation, avec notamment les vues aériennes et l’utilisation de drones qui autorisent à trouver des angles inédits. Mais même cela se démocratise…

Que faire alors lorsqu’on veut montrer un paysage à hauteur d’homme, mais en transcender les simples apparences que tout le monde peut  saisir avec son appareil-photo ou son smartphone ? Adrienne Arth propose une voie passionnante à travers ses « Paysages de cerveau ». Elle prend des photos, sans artifices, sans trucages, sans retouches. Des photos qui ont touché son œil autant que son esprit. Il s’agit de scènes et de lieux porteurs d’une possible narration. Mais comme pour toute narration, ce ne sont pas les faits (ici les images) qui comptent, mais leur révélation et leur ordonnancement entre eux, avec une syntaxe et un vocabulaire qui soient propres à l’auteur. Et sa petite musique, Adrienne Arth la fait entendre à travers la technique très ancienne de la superposition, qu’elle met à jour grâce à l’ordinateur et aux outils numériques : loin des tâtonnements inhérents aux négatifs exposés plusieurs fois ou superposés lors du tirage en chambre noire, elle peut, en toute lumière, en toute lucidité, en vue positive, composer ses paysages avec finesse en arrangeant ses clichés bruts sur écran. Un écran qui est le miroir de l’écran mental sur lequel chacun se fait ses films personnels, agençant images, sensations, humeurs et pensées selon sa propre idiosyncrasie. Cette approche n’est pas très éloignée de celle du surréalisme qui a tant promu les associations d’idées et les cadavres exquis, même si Adrienne Arth, en metteuse en scène de théâtre qu’elle est par ailleurs sous un autre nom, privilégie la poésie et l’émotion à la bizarrerie et à l’inconscient. Ses superpositions changent le sens du paysage, les oiseaux noirs qui traversent le cliché rendent la rue qui monte de mauvais augure, tandis que les hommes qui passent rendent vivante ce qui n’était qu’une vitre constellée de gouttes de pluie. Scènes de vie, vues urbaines, paysages, animaux et êtres humains viennent frapper l’œil  et le cerveau, suprême organe de la vue, les transmute en persistances rétiniennes à recomposer ensemble pour raconter des histoires et suggérer des ambiances.

Photos : Adrienne Arth, Paysages de cerveau 3, Paysages de cerveau 5 et Paysages de cerveau 7, 2015

Site d'Adrienne Arth