LE BÂTISSEUR DE RUINES

GEORGES DUMAS

 

Il y a une quarantaine d’années émergeait un groupe de musique dont le nom retentissait comme un cri de guerre contre l’architecture : Einstürzende Neubauten, littéralement « Nouveaux bâtiments en train de s’effondrer ». Musique expérimentale, industrielle, aux percussions métalliques et aux atmosphères volontiers chaotiques, servie par des instruments en grande partie inventés ou détournés de leur fonction originale, tels ces marteaux-piqueurs, bonbonnes d’air comprimé et autres ressorts immenses qu’on imagine plus sur un chantier de construction que sur une scène de concert. L’idée n’était plus seulement de jouer de la musique, mais de la fabriquer de toutes pièces. Créer de nouveaux morceaux en introduisant dès leur conception des ferments de dissolution. Bricoler, recycler et faire du neuf avec du vieux. Et tous les dix ans, sortir une compilation qu’on nomme « Stratégies contre l’architecture », pour bien rappeler l’entreprise de destruction créatrice qui préside à l’élaboration d’œuvres qu’on ne cesse de remanier au fil du temps.

Dans un monde que certains décrivent être au bord du cataclysme écologique, où chaque nouvelle construction et chaque nouveau produit de consommation mis sur le marché paraissent être une bombe à retardement menaçant la vie elle-même, où on se demande s’il n’est pas déjà trop tard, Willy Bihoreau semble reprendre à son compte la démarche de ses lointains devanciers allemands pour l’appliquer à la photographie. Une photographie de l’« après », du futur, de l’apocalypse, une photographie qui ne montre pas ce qui est mais qui invente ce qui sera. Une post-photographie si l’on veut, où l’artiste n’est plus tenu de photographier lui-même, car pourquoi ajouter du matériau supplémentaire à la masse délirante de déchets générée chaque jour par notre planète ? On recycle les clichés des autres, on les dissèque, on les épure, on les réassemble, on les combine pour créer quelque chose de nouveau et de pourtant déjà là. L’avenir n’est qu’un présent pas encore tout à fait dégradé, effondré, détruit. Pour qui sait voir, le principe universel d’entropie est à l’œuvre partout : derrière une belle façade, un complexe d’habitation flambant neuf ou une route fraîchement goudronnée, il y a les fissures, les lézardes, les blocs qui se détachent, l’abandon avant le dynamitage, les nids de poule monstrueux qui finiront par empêcher toute circulation en véhicule roulant.

L’architecture est une œuvre de l’esprit, fille de la géométrie, de la physique et de la philosophie. Elle est un idéal. Et souvent, la photographie d’architecture reproduit cet idéal, cette pureté fantasmée des lignes et des fonctions. Ce qui pose d’ailleurs la question de la valeur de ce type de photographie : réside-t-elle dans le talent du photographe qui a su trouver le bon angle, le bon cadrage, ou bien dans celui de l’architecte qui a conçu le dessin, le plan et les volumes ? On laissera aux tribunaux le soin de trancher cette question, qui ne se pose plus dès lors que l’architecture est recréée de toutes pièces par le photographe qui devient échantillonneur et mixeur plasticien : en dissimulant ses sources, en répudiant l’idéal de perfection pour lui substituer celui d’effondrement et en proposant des paysages urbains qui n’existent que par la grâce de son travail de composition, l’artiste s’éloigne de la seule appropriation photographique et échappe ainsi à l’accusation de pillage ou de plagiat qui pourrait être lancée contre lui. On ne saurait piller des ruines imaginaires.

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