THIERRY ARENSMA

HK : Avril 2010

Je suis déjà venu dans cette ville, elle me connaît.
J ‘ai d’emblée été pris par sa force, son énergie, ses contrastes, ses paradoxes.
Elle enivre, elle surprend, elle épuise aussi.
Cette fois, je suis venu avec ma chambre photographique 4/5 inches et mes boîtes de polaroids périmés.
Je voudrais pouvoir rendre les émotions que me procure cette ville, donner à voir cette force invisible que je ressens, la puissance qui se dégage de ses buildings, de ces artères, artères qui, comme celles d’un corps sous la pression de l’effort, se gonflent et se remplissent.
La quête est difficile.
Je suis rempli par les visions conventionnelles de l’architecture des grandes villes. Ce serait facile, HK s’y prête si bien.
Je n’en veux pas !
J’imagine quelque chose de différent, plus onirique, plus calme aussi.
Quelque chose à la fois de léger et pesant, de futuriste mais déjà dans les traces du temps.
Je veux créer un décalage avec cette structuration urbaine, lui rendre sa poésie. Ce sont les mystères qui nous intéressent, ce n’est pas ce que l’on sait déjà.
Mes vieux films argentiques polaroids et les protocoles que j’ai élaborés il y a quelques mois au Sichuan, consistant à laisser la chimie du film agir sur la matrice, vont peut-être me permettre de mettre en forme cette « vision fiction » qui s'impose à moi.
Le temps n’y est pas.
Le ciel est une tôle de zinc et pourtant mon corps et mes vêtements ne font qu’un.
L’humidité qui règne ici est suffocante. Va-t-elle me laisser les moyens d’aller au bout de mon aventure ?
Les films sont vieux et fragiles, ce sont mes dernières cartouches, il faut les traiter avec respect, la chaleur et l’humidité peuvent leur être fatales. Je dois tenter le tout pour le tout.
Je marche beaucoup.
Mon frère, Jean Louis, qui vit à HK et connaît bien la ville me fait la grâce de m’accompagner et de faire le sherpa indispensable pour porter une partie du matériel. Il m’est précieux car il m’entraîne dans des rues et des lieux invisibles.
Je pose de temps à autre ma grosse camera montée sur son solide pied Gitzo. Le cadre n’y est pas, nous repartons.
La chaleur ne lâche pas prise.
Peu à peu je sens la ville et je vois ce que je veux.
Je cale ma caméra, pose mon regard derrière le verre dépoli de ma chambre et l’image s’inscrit dans un équilibre qui semble être parfait.
La tôle de zinc est toujours là juste au-dessus, j’attends un moment, un hypothétique filet de lumière. Rien.
Je cherche les ombres sur les murs, sur les toits, dans les rues, elles se dessinent faiblement.
C’est peut-être une bénédiction. Cette lumière terne, fausse teinte, donne des reliefs étranges et la ville, la nature et le ciel sont bloqués dans un même espace.
Je règle ma machine, je mesure mes lumières, je reporte le diaphragme et la vitesse que m'a donnés ma cellule sur l’objectif et je le ferme après une dernière vérification sous le tissu noir qui me coupe du monde et de la lumière extérieure pour me laisser seul face à mon choix.
Ensuite, je cale le précieux film dans son châssis.
J’aime cette lenteur qu’offre le travail à la chambre photographique, ce temps de réflexion et d’application.
Après, tout va plus vite.
Trente secondes plus tard le polaroid livre son image.
Je scrute le positif avec avidité, tandis que la chimie sur le négatif continue d’opérer discrètement.
L’image est là, juste.
Il faut sauver le négatif mais je sens déjà que la force de l’humidité change la donne et que si, comme je l’avais prévu initialement, je laisse la chimie agir encore et altérer en partie le négatif, je risque de perdre à tout jamais cette image. De cet instant magique il est la seule et unique trace. Je décide de prendre le risque et je range précieusement le négatif sans le clarifier dans la boîte plastique.
Toute la journée et les dix jours suivants, nous répétons ces opérations avec la même avidité, la même acuité et les mêmes peurs de voir les négatifs disparaître définitivement sous l’action conjointe de la chimie et de l’humidité.
De retour à Paris, je m’empresse de scanner les matrices qui ne cessent d’évoluer.
Certaines des images sont trop altérées pour être récupérables, d’autres sont justes, dans l’esprit de ma vision de cette ville.
J’y retrouve à la fois cette force, la puissance de sa végétation, cette émotion première qui m’avait envahi, mais en plus, magiques, les traces que la chimie a provoquées ajoutent une atmosphère décalée, poétique, une fiction.
J’y perçois du Gustave Doré à la mine de plomb, du Fritz Lang dans Métropolis, du Enki Bilal.
Je regarde mes images et je pense à la phrase de Sarah Moon « C’est un vrai cadeau quand ce n’est pas prévu, quand c’est l’image qui est la plus forte. »
Thierry Arensma

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