PASCAL KEMPENAR

Autodidacte, je n’ai longtemps eu pour seule culture de l’image que celle des salles obscures. Le grand cinéma italien, d’Antonioni, de Monicelli à Scola, est venu me chercher à l’adolescence et depuis ne m’a plus abandonné. Je découvre depuis peu que l’appareil photographique dans les mains de Saul Leiter, de William Eggleston, de Vivian Maier ou de Bernard Plossu, peut transformer le simple acte photographique en un art majeur.
Je ne conçois pas la photographie comme un moyen artistique, photographier est pour moi un but quotidien, une nécessité. La notion de photographie conceptuelle m'est étrangère, les séries s'imposent à moi. Je m'en rends compte en consultant et classant ma photothèque. C'est après cette prise de conscience que je m'engage alors dans la construction d'une série, sans me l'imposer, laissant toujours l'instinct agir. Pas de flash, une retouche en post-production simple, une fois le cadre défini je m’interdis d’enlever ou d'ajouter tout élément. Ma démarche est proche de celle du DOGMA 95 de Lars Von Triers et Thomas Vinterberg.
J’arpente la ville sans relâche, en rendant compte indifféremment du beau, du laid, de
l’absurde et du commun ; subjectivement, mais sans trahir. Je me méfie du "pittoresque", en lui préférant l’ordinaire de la condition humaine, sans autres prétentions que de rester "derrière", de m’effacer, préférant interroger que répondre, parler sans les mots.
____________
Octobre 2018, une France jusque-là silencieuse, aux périphéries des grandes villes, rurale dans une campagne qui n’en est plus vraiment une, enfile un gilet jaune, revendiquant ainsi une identité commune.
Dès novembre 2018, tous les samedis, la contestation s’organisera en occupant les ronds-points et en manifestant en ville.
Pratiquant exclusivement la photographie de rue depuis quelques années, j’avais pris l’habitude de documenter ces moments forts de la vie sociale. Aussi c’est tout naturellement que de Paris à Marseille je suivis nombre de ces manifestations.
Sur la même période Marseille subit, de plus et presque concomitamment, deux drames.
Le 5/11/2018 un, puis deux immeubles de la rue d’Aubagne s’effondrent faisant 8 morts.
Le 1/12/2018, lors d’un samedi « gilets jaunes », Zineb Redouane, vieille dame de 80 ans, ferme ses volets pour se protéger des gaz lacrymogènes lorsqu’une grenade la blesse gravement à la tête. Elle décédera le lendemain. Deux capsules de dix grammes de gaz lacrymogène sont retrouvées chez elle, projetées par des lance-grenades.
C’est dans ce contexte que depuis, une Marseille meurtrie mais rebelle, manifeste afin que justice soit faite sur ces deux « affaires ». Les murs de la ville, les slogans et les banderoles des manifestations témoignent de la colère et de la créativité de la cité phocéenne.
Je pose sur ces manifestations le même regard que sur les jours ordinaires, m’attachant aux visages, aux mains, évitant le spectaculaire ou l’anecdote, lui préférant l’ordinaire de la condition humaine. Je photographie souvent en tournant le dos à la manifestation, surprenant les réactions des passants ou isolant celles d’un manifestant ou d'une manifestante.
Loin d’une démarche conceptuelle, je laisse l’instinct photographique agir, ne déclenchant, vite, que lorsque l’inconscient émotionnel me le dicte.

Add a Title
Add a Title
Add a Title
Add a Title
Add a Title
Add a Title
tk-21_logo.png