JÉRÔME GORIN
Originaire du Loiret, Jérôme Gorin a passé son enfance à observer silencieusement le monde des grands… son père artisan couvreur qui a traversé toute sa vie avec son bleu de travail comme seconde peau, et sa mère surveillante chef en soins intensifs, entièrement dévouée à cette intense tâche.
C’est en regardant sa tante pratiquer sa passion dans le petit laboratoire installé au sous-sol de sa maison qu’il a découvert la photographie.
Diplômé de l’école Icart-Photo en 1999, il devient photographe indépendant et, parallèlement à une activité importante de commandes studio (publicité de parfums, décoration, books pour comédiens et artistes), il consacre son travail d’auteur à des sujets humanistes.
C’est dans sa région natale qu’il réalise ses premiers travaux : « Maman Vache », portrait d’une fermière en Sologne qu’il avait baptisée ainsi quand il avait 5 ans, ainsi que « Les derniers pensionnaires des Tilleuls », une maison de retraite dans la banlieue orléanaise (sujet qui sera récompensé à la Bourse du Talent 2001). C’est un travail de longue haleine, il faut se faire accepter, être patient, et finalement se faire oublier pour raconter le plus authentiquement possible en images tous ces moments de vie qui ne nous appartiennent pas.
C’est également ce qu’il a cherché en photographiant son quartier parisien dans le dixième arrondissement durant vingt ans, série qui a donné naissance à son premier livre Sainte-Marthe Territoire et à deux expositions à la mairie du 10ᵉ arrondissement de Paris.
Pour lui, l’important dans un portrait n’est pas de diriger le modèle vers ce que l’on veut montrer de lui, mais au contraire de le laisser se dévoiler comme il le désire, avec pudeur et respect.
Dans « Pose Papa », à la suite du décès de son père, il en photographie plus de 250 accompagnés de leur(s) enfant(s) durant plusieurs années, avec toujours le même souci de laisser les personnes se livrer d’elles-mêmes. Ce travail sera également édité sous le même nom en 2012.
Regarder, côtoyer et photographier l’autre comme si on était un enfant, avec toute la simplicité que cela engendre, c’est la démarche qu’il adopte pour capter l’instant, quelle que soit la génération en face de lui, comme pour son sujet « Les Années 80 », série qu’il réalise chez des personnes de cet âge ou plus, en mêlant portrait et illustration.
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L’héritage Sainte-Marthe
« Le quartier. » Qu’est-ce qu’un quartier ?
T’habites dans le quartier ? T’es du quartier ? T’as
Changé de quartier ? T’es dans quel quartier ?
Ça a vraiment quelque chose d’amorphe, le quartier : une manière de paroisse ou, à strictement parler, le quart d’un arrondissement, le petit morceau de ville dépendant d’un commissariat de police… »
Georges Perec, Espèces d’espaces.
Si l’on observe le quartier Sainte-Marthe depuis le ciel, on constate qu’il forme un « H », avec ses deux rues parallèles reliées par un petit passage transversal… On voit aussi le canal Saint-Martin un peu plus au sud, et Belleville au nord… On est dans le dixième arrondissement de Paris, et c’est ici que j’ai atterri à la fin du siècle dernier, tout jeune photographe.
Et si l’on observe ce même endroit depuis le sol, comme j’ai commencé à le faire dès mon arrivée ici, si l’on y côtoie ses habitants, les gens qui y travaillent, si l’on s’intéresse aux constructions et que l’on écoute avec attention les histoires de ceux qui y vivent depuis toujours, alors on s’aperçoit vite que l’on vient de découvrir un lieu dont on aura du mal à se détacher.
Ce quartier fut tout d’abord une cité ouvrière, édifiée sous le Second Empire par le comte Adolphe de Madre de Loos, composée de petits immeubles abritant boutiques, ateliers et logements, le tout « sans grandes fondations », rendant fragile tout ce petit décor.
Les ateliers des rez-de-chaussée conservent les traces de ce qu’ont pu constituer les devantures en bois des boutiques ou des locaux d’activités de l’époque. Ils abritaient des artisans et beaucoup de personnes exerçant des « petits » métiers. On y fabriquait à l’époque des objets les plus divers : des jouets, des parapluies, des articles en cuir, des objets d’ornementation en cuivre ou en bronze, des instruments de précision ou d’optique, des fleurs artificielles, des bijoux…
Avec la désindustrialisation de la seconde moitié du XXᵉ siècle, Paris se vide progressivement de ses activités industrielles. Le quartier n’y échappe pas…
Au cours des années 80, les locaux des rez-de-chaussée, laissés vacants, ont parfois été investis par des ateliers de confection. Des marchands de sommeil saisissent aussi l’occasion d’acquérir quelques taudis pour les relouer tels quels. Ainsi, les vagues d’immigration successives conduisent Maghrébins, Chinois, Polonais, Serbes, Arméniens… à s’installer dans ces locaux insalubres, à l’abandon et sans entretien.
Puis l’arrivée d’artistes commençant à investir le quartier, récupérant à bas prix les locaux d’activités vacants ou des logements dégradés qu’ils rénovent eux-mêmes, va donner un second souffle à Sainte-Marthe, et d’importants travaux de voirie en 1999 vont marquer le début d’une nouvelle page de l’histoire de ce lieu laissé à l’abandon et menacé plusieurs fois de démolition.
C’est un atelier libéré je ne sais combien de temps plus tôt par des couturiers yougoslaves que j’ai pu finalement occuper à mon arrivée en 1998, par le plus grand des hasards, simplement en aidant Kheira Defanne, une des figures du quartier, qui avait des difficultés à en ouvrir la porte. Je l’ai ouverte, cette porte, et je l’ouvre chaque jour depuis.
J’ai donc naturellement passé beaucoup de temps au fil de toutes ces années à photographier ce quartier et toutes les personnes qui le constituent, qui font son histoire… Cela a toujours été mon terrain de jeu préféré pour pratiquer mon métier.
Que ce soit un portrait ou la photo d’une fenêtre, ne m’a toujours intéressé que la simplicité dans la réalisation de la prise de vue, à l’image de ce quartier à l’histoire singulière.
Récemment, une société d’investissement et de management a acheté 80 locaux d’activités, faisant entrer le quartier dans la spirale d’une consolidation d’un processus de gentrification déjà à l’œuvre. Elle négocie parfois le départ des anciens locataires en rachetant leurs baux commerciaux, augmente aussi considérablement les loyers et les charges, condamnant à court ou moyen terme les occupants les plus précaires.
Le quartier est donc à nouveau entré en résistance, ce n’est pas la première fois, sûrement pas la dernière, mais quand on connait son histoire, on sait bien qu’il ne se laissera pas faire, afin de garder le plus longtemps possible son identité.
Cette série photographique est dédiée à tous ceux qui font l’histoire de Sainte-Marthe, des gens en qui je me suis reconnu, avec qui j’aime tant partager.
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