CLAUDIA VIALARET
Faire le portrait
Courbet commence un autoportrait à vingt-cinq ans en 1845. Il se représente les cheveux en bataille, à la mode de la bohème parisienne qui façonne sa vie de jeune artiste. Il veut affirmer sa personnalité, s’imposer dans les nouveaux ateliers qu’il fréquente, imprégné des découvertes picturales des musées qu’il visite assidûment. Il choisit de se peindre et de se montrer avec une expression saisissante proche de la folie. La peinture en est très réaliste : les yeux sont équarquillés, les narines dilatées, la bouche entr’ouverte, les bras déployés dans une attitude dramatique, prêt à s’arracher les cheveux. Les cheveux et la barbe sombres s’opposent aux éclats de peinture blanche projetés en rehauts sur la surface. Le regard est tourné vers nous, les spectateurs, mais on a l’impression qu’il ne nous voit pas, qu’il est ailleurs. Le format en paysage plutôt qu’en vertical brise une convention historique du portrait et annonce la modernité des œuvres suivantes.
Courbet ne terminera cet autoportrait Le Désespéré que dix ans après et ne l’exposera pas de son vivant.
Faire le portrait, c’est sentir l’émotion de l’autre, en le représentant.
Impressionnée par cette image et son histoire, j’ai engagé un travail de réappropriation et de mise en abîme. J’ai projeté l’image sur mon propre visage et mon torse, en cherchant une forme d’incarnation, un portrait-passage de relais entre le peintre et moi. Mon corps est devenu le support, une interface. J’ai repris l’attitude de Courbet, les bras levés encadrant son visage afin de partager l’émotion du jeune Gustave, sa quête, ses espoirs d’artiste. Par des déplacements de l’image projetée et des variations de pose, je saisis le nez, un œil, un bout de moustache sur mon propre visage. Je trouve sur une manche de ma chemise, une mêche de cheveux noirs, un bout de barbe, et sur mes mains, le visage entier du peintre.
La prise de vues dans une pièce sombre et les jeux de lumière de la projection morcellent mon propre visage, le transforment et le rendent parfois grotesque.
Les deux portraits sont éclatés, mêlant les traits, les détails et les attitudes. Je fais son portrait en le mêlant au mien.
Cette série est aussi une rencontre de deux techniques de représentation, image picturale et image photographique. Elle souligne la persistance des figures et du genre, et notre désir de rencontrer l’autre en nous.
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