Maisons Vides / Maisons vivantes / Maisons vives

La série des Maisons vides est constituée de photographies numériques en noir et blanc imprimées sur toile canvas sur lesquelles Delphine Dewachter a brodé des motifs avec du fil en coton noir. Les clichés ont été pris dans divers endroits au gré des déplacements de l’artiste et ils figurent chacun une habitation. Ces maisons présentent des styles architecturaux divers ainsi que des fonctions variées mais elles ont toutes la particularité de sembler désertées voire complètement abandonnées.

Le choix de l’artiste a été guidé par un sentiment très personnel, celui de l’étrangeté éprouvé face { ces maisons qui induisent l’ambivalente sensation d’attraction-répulsion : elles animent la curiosité, donnent envie de les approcher, de les visiter, tout en attisant parallèlement une certaine crainte. D’ailleurs, si Delphine Dewachter vit l’acte de les broder comme une sorte de visite, le spectateur peut au contraire ressentir les broderies comme une mise { distance puisqu’elles viennent former une sorte de grille qui épouse parfaitement chaque architecture, masquant certains détails et privant ainsi celui qui les regarde d’une connaissance exacte et donc d’une appropriation totale de ces lieux privés. Par cette distanciation, les zones brodées permettent aux maisons de garder tous leurs mystères. D’autre part, les broderies évoquent des rideaux, autant par leurs motifs que par la nature du matériau qui les constituent – le coton – et conduisent ainsi à une mise en scène théâtrale des demeures.

Les broderies se terminent sur leur partie inférieure par des lignes verticales, telles des gouttes de peinture qui dégoulinent, ce qui confère un aspect inachevé { l’ouvrage et donne le sentiment que l’histoire reste { terminer, à poursuivre. En effet, cette impression de non-fini fait écho { la sensation d’abandon que suggèrent les demeures.

Peut-être davantage encore que les motifs finement brodées, les traits verticaux – par leur radicalité – portent l’empreinte du travail de la main de l’artiste sur les photographies et constituent des traces de l’acte créateur qui par leur aspect inachevé les inscrivent directement dans le passé. Les notions de temps et de mémoire sont omniprésentes dans la série des Maisons vides. Ces lignes verticales forment en effet comme des racines pour les maisons, elles les ancrent réellement dans le sol, dans la terre. Les racines sont des éléments qui symbolisent la filiation, le lien avec le passé, et la maison est associée { l’idée de mémoire, le plus souvent familiale et affective. Ces lignes verticales brodées peuvent donc être considérées dans un mouvement descendant, en tant que racines, mais elles peuvent être également appréhendées dans un mouvement ascendant, qui met davantage en exergue le côté familial, inhérent à la maison. En effet, en étant hissées ainsi vers le haut, les demeures s’apparentent également { des totems. Or traditionnellement, la fonction de ces poteaux est justement celle d’arborer les emblèmes d’un clan, d’une famille. Les broderies viennent ainsi renforcer l’idée que les maisons sont porteuses d’un passé, d’une histoire autour d’un foyer.

Pourtant, cette série se caractérise justement par l’absence de l’homme, seule sa présence, par les maisons, est suggérée et une grande place est au contraire accordée { la nature. Le calme, le silence et l’immobilité qui auréolent chacune des photographies font que le temps semble figé, comme s’il s’était arrêté à un moment donné, dans le passé, et qu’il ne pouvait pas y avoir de futur. Les grilles apparentent ces maisons { des prisons dans lesquelles elles enferment les souvenirs et les tiennent secrets. Seule l’imagination permet de franchir ces barreaux brodés. (...) Le rapport entre les broderies et les photographies est toujours très équilibré. En effet, non seulement les motifs brodés épousent parfaitement les surfaces bâties mais ils reprennent également dans la plupart des cas la composition de l’image photographique en faisant écho au paysage. De même sur plusieurs images, les lignes verticales des parties inférieures des broderies longent les grilles ou les clôtures qui protègent les demeures. Par conséquent, loin d’une apposition arbitraire, les grilles brodées viennent renforcer la structure des sujets photographiés établissant ainsi des compositions rigoureusement construites

Dans la série des Maisons vides, la notion de vacuité, bien que très prégnante dans l’image photographique, est finalement rapidement dépassée grâce aux broderies qui, malgré leur jeu de mise à distance du spectateur et leur aspect enfermant, ouvrent avant tout la porte { l’imagination.

Marine Laplaud (Critique, conférencière et historienne de l’Art)