UN ARTISTE EXPLORATEUR

Sophie Verchere

Rens Lipsius, c’est d’abord une silhouette comme un grand coup de crayon souple et fin, le regard vif, curieux et empli de bienveillance. La vraie, pas celle qui est à la mode. Ma première rencontre avec cet artiste « couteau-suisse » hollandais s’est passée dans son « Idéal Artist house », quai de Valmy. Évidence, cohérence : Quel autre lieu pourrait lui convenir aussi parfaitement ? Ancienne usine, ce lieu épuré, réchauffé par une trilogie de matériaux naturels (pierre, bois, verre) avec en son cœur un ilot de verdure savamment agencée et entretenue, propose une lumière cinématographique et surtout un vaste territoire d’expressions artistiques. La destination de ce lieu privé, à des rencontres autour de peintures, dessins, musique, danse, lectures… est la résultante d’un parcours pluriel articulé autour d’opportunités savamment saisies.
À neuf ans, Rens dessine les fleurs à quatre pattes dans les champs de la campagne hollandaise, à la sortie de l’école. Une passion mais rien de plus. Son avenir, il l’imagine plutôt dans une filière scientifique. Et pourtant d’hésitations en encouragements, la fibre artistique s’impose. À quoi bon le baccalauréat ? Il quitte l’école, travaille dans une usine pour matériaux graphiques et intègre les Beaux-Arts de Bréda. Un passage rapide car il ne voit pas que ce que cet enseignement peut lui apporter. Désir d’indépendance, curiosité et soif d’apprendre XXL, il s’installe à Paris et devient l’assistant d’un grand photographe de mode auprès duquel il développe son œil, peaufine une rigueur déjà innée, engrange des contacts précieux et, surtout, devient suffisamment indépendant financièrement pour créer en 1985 sa première « Idéal Artist House », lieu de vie, de travail. Un espace idéalement conçu pour la création de « Lightwall », un mur imaginé pour capter la lumière fusant d’une ouverture au sud.
Son œuvre « Jungle Heroes » propose des portraits de compositeurs (Franco Donatoni, Sylvano Bussotti, Elliott Carter, Hugues Dufourt, Gérard Grisey… ), de musiciens, et lui ouvre une fenêtre sur la musique qui ne se refermera jamais, bien au contraire. Ces professionnels lui prêtent une voix « à exploiter ». Qu’à cela ne tienne, il suit les cours de Pierre Boulez au Collège de France.
Lors d’un retour aux sources, aux Pays-Bas, dans une grande ferme qu’il a transformée en studio avec une attention toute particulière à la lumière et aux matériaux - l’élégance de la simplicité - il se sent dans les meilleures conditions pour la création d’un polyptique « Great Winter Landscape » de 3 m x 4,6 m. Ce lieu lui inspire ses séries ouvertes, des séries qui ne finissent jamais. Ce détour hollandais était sans doute le sas nécessaire pour un ailleurs !
L’Europe c’est bien, mais pour cet esprit curieux et nomade, un petit tour à New-York peut ouvrir d’autres horizons. « Ne jamais s’enfermer » ! En 1992, il y pose le pied et la ville l’adopte pendant une quinzaine d’années. Il monte son studio « the light box » à Soho-West et son travail est rapidement remarqué par des galeries qui lui font la cour. Mais Rens tient à sa liberté chérie d’autant plus qu’il n’est pas en phase avec leur fonctionnement. Son concept d' « Idéal Artist House » est… idéal pour recevoir et découvrir les amateurs, prendre le temps de l’échange autour de ses créations. C’est à cette période qu’il démarre sa série « Roses & cauliflowers ».
Quelques temps avant d’accepter (en 1999) la direction de l’American ICAR Foundation (Institute for the collaboration of Art and Research), ce voyageur infatigable, ce nonchalant pressé poursuit simultanément ses travaux dans son studio parisien, refait un coucou aux Pays-Bas où il réalise un projet Land art « Light Observation » non loin des œuvres « Broken Circle » de Robert Smithson et « Canceled Crops » de Dennis Oppenheim.
Et si on rentrait à Paris ? En 2012, son « Idéal Artist House » de New York, un penthouse de 300 m2, est vendu avec les meubles qu’il a conçus, ses tableaux et photographies comme une œuvre totale par Raphael de Niro.
Changement d’atmosphère, Rens recrée sa nouvelle « Idéal Artist House » dans le quartier du canal St Martin. Mais comment apporter de la nouveauté, étoffer le concept de ce lieu de vie ? il y a trois ans environ, il instaure « le programme sans programme ». Une invitation à découvrir des œuvres, les siennes ou celles d’autres artistes issus de toute la sphère artistique : de la peinture à la musique, en passant par la danse, les performances, la lecture. De jolis moments partagés, d’échanges avec des gens du monde de l’art, des inconnus, des curieux, des amateurs. L’intérêt que Rens porte aux gens quels qu’ils soient participe à la réussite de ces parenthèses culturelles. Aucune posture dans cette démarche.
Presqu’à la même époque, une agence de voyage néerlandaise l’invite au Zimbabwe pour travailler dans le bush. La vente des lithographies réalisées à partir des huiles originales contribuera à soutenir la protection de la nature. Invitation que ne peut refuser celui qui, enfant, rêvait d’éthologie. C’est de cette passion qu’est née celle pour l’art. Il y fait deux séjours entre janvier et mai 2019 et y passera tout le premier confinement 2020, aucun avion ne pouvant le ramener en pleine période covid. Là-bas, le studio est adaptable, loin de toute la logistique urbaine, les matériaux sont parfois improvisés avec les moyens du bord.
Pendant son dernier voyage, nous étions quelques confinés à avoir la primeur de ses peintures et la palette chromatique des paysages agissait comme un pansement. Cette partie de son travail a une place très importante dans la production de Rens.
Vous l’aurez compris, cet artiste est un homme de cœur et de partage, sincère et follement élégant.