SAVOUREUX OUTRAGES À LA PHOTOGRAPHIE

Jean-Paul Gavard-Perret

Aux bourreaux du bitume Hubaut ne cesse de donner une sacrée leçon de mauvaise conduite. Aux amateurs de vieil, de vernis sages aussi. Il faut donc toujours revenir à ses cours des miracles bourrés de sauvetages pleins d'acmé juvénile. Il y a toujours chez lui une faim de partie où planent des zèles qui ne craignent pas les râteaux à la méduse. Rejetant aux calendres grecques l'automobile pétaradante de la crise et ses accords des on, l'artiste imperturbable fait de son show musclé un bar à basse, un dragueur de mimines. On y prend un panard gothique pour ressentir une Faust impression sans effets tartes tapins, compromis ou opéra pastille. Tel un soda inconnu le créateur offre non un faux rhum de hall mais une œuvre rare qui sent toujours la rage et le garage.

Ex (ou toujours ?) recordman du monde de lancer de camemberts Joël Hubaut est l’exemple parfait d’un irrégulier de l’art. Ils sont rares en France et souvent sont victimes de leurs diversions farcesques (à l’exemple de Ben Vautier). Le grand n’importe quoi demande en effet un long et lent travail d’imbécillité qui - seul - porte à l’intelligence suprême. Pour atteindre ce paroxysme de « sainteté » iconoclaste l’artiste entretient son obsession selon divers techniques et médiums. Celui qui commença son œuvre avec cet autre rare irrégulier que fut et que reste Ghérasim Luca ose bien des hybridations d’éléments particulièrement inaliénables tant sur le plan plastique mais que littéraire et musical. Troquant ses crayons ses feutres pour des machines plus ou moins molles chers à son mentor Burroughs il ne cesse de faire se télescoper l’univers enfantin  (ou presque) et fantastique (idem).  

Ses hybrides sourdement et faussement naïves suscitent une irrésistible attention voire une attraction irrépressible. Leurs corps sont des signes ou des cygnes (on ne sait plus très bien) aussi noirs qu’incandescents. Ses femmes par exemple ne sont pas là pour caresser les fantasmes. Ce qui ne les empêche pas (qui sait ?) d’atteindre l’orgasme. Et l’artiste tel un adepte des cultes des morts et des mots se plaît à tomber - et nous avec - dans leur « caveaubulaire ». N’est-ce pas là d’ailleurs entrer en communication avec le beau sexe deux saucisses dans le nez ?  Hubaut rappelle ainsi qu’il ne faut pas compter sur les peintres de l ’indicible pour révéler l’insondable…

Il transgresse tout édit de chasteté sans pour autant tomber dans la pornographie. Avec doigté, fausse pudeur et paillardise il fait dilater les sujets inépuisables que l’art généralement   prend au sérieux. Et si dans l’œuvre l’amour n’est pas forcément en fuite il n’est pas le souci majeur. Manière peut-être d’éviter que le coït devienne chaos et qu’une fusion mystique apparaisse là où on ne l’attend pas.  En regardant de telles œuvres on n'est pas loin de penser que la plus belle relation sexuelle est celle qu’on ne peut pas avoir car seul les cadavres jouissent d’une raideur que même Rocco Siffredi ne peut espérer. Hubaut ne cesse donc d’accorder à l’art les derniers outrages en entretenant une obsession plus à l’humour qu’à l’amour. Il n’a de cesse d’ailleurs qu'il ne les fasse se télescoper à travers ce qui trop souvent sert au mâle de pensée (Les femmes restent sur ce point plus circonspectes : l’ineffable fait partie de leur planète).

La drôlerie suscite chez l’artiste une irrésistible attention voire une attraction irrépressible même s’il a tout hérité d’un théâtre de la cruauté. Ainsi face aux Kandinskieurs et à ceux pour qui la ligne et le noir et blanc délimitent des champs,  le créateur invente des espaces qui atteignent une puissance de dégénérescence nécessaire.  Existe là une distorsion capitale tant l'œuvre s'arrache à une forme d'émotion référentielle, appelle à l'idée mais en même temps la fait piquer du nez. D'autres organisations prennent dans ses stratégies ludiques le relais.  Se créent non seulement des séries de variations mais surtout la structure d'un nouvel imaginaire qui échappe aux catégories connues.  Entre les codes cérébraux et le manque à gagner de la sensation,  la forme gicle de manière apparemment irrationnelle pour prendre jusqu'à notre inconscient au dépourvu.

Un tel art permettra d'aimer toujours la vie contre la mort que l'on se donne et qui nous est donnée. Il permettra de nous empaler à la pointe de nos désirs. Et c'est pourquoi chez lui l’artiste héros fait place à l'histrion qui peut vaincre le pire en rappelant que la vie n'est pas qu'un leurre et que la mort n’est pas un Shakespeare. Nous pouvons enfin entrer dans le non stratifié à la jonction du voir, de l’entendre et du parler. À l'énonçable se mêle un visible et vice versa. L’art reste donc en dépits de ses « tares » ou de ses actes manqués - forcément manqués - le lieu par excellence de la mutation. Les questions qu'il pose sont les questions de la composante humaine ouverte vers l'avenir mais bouclée aussi par son passé comme si jamais rien n'avait encore commencé.

La re-présentation qu’Hubaut propose est celle du jeu entre nos forces et nos faiblesses, entre le pouvoir et l'esclavage sous toutes ses formes. L’artiste sait qu’il existe deux types d'individus : ceux qui n'ont aucun mal à réveiller en eux l'animal et celui qui le mange. Il y a celui qui vit dedans et celui qui le découpe. Hubaut n'est pas un boucher, donc il fait partie des premiers. Drôle comme personne il prouve qu'on n'est jamais loin de la bête en soi.  Il la mitonne sur d'étranges étals ou plutôt sur ses tables de dissection. Elle sort soudain du corps humain sous de multiples avatars. « Je vous le prépare ? » semble dire le poète. Et sans attendre de réponse il la prépare. De ce travail naît ce que ces mets amorphes osent…

Bref il offre des figures de sable ou de roc. Entre force, gravité, ironie, dérision et contre le snobisme épars des formes obsolètes qui ovulent en vignettes spécieuses l’artiste préfère le ridicule. Ce dernier ne tue pas. Il fait mieux :  précieux il libère l'esprit de tout ce qui l'encombre et met en lumière le royaume de nos ombres. L’art reste donc l’avant-scène où parfois à mesure que la scène se vide tout arrive. Se dévide la masse d'énigmes qui nous clouent à ce que nous n'avons jamais osé devenir. Dans cette confrontation plus spectrale que spectaculaire, le corps sort de ses abris, l'identité se déploie.  Hubaut rappelle que comme des bêtes nous poursuivons une proie imaginaire afin de savoir ce qu'il en est du monde, des autres et de nous-mêmes. Par l'effet de bande l’art n'aura jamais autant été un acte étrangement et paradoxalement humain.

C’est pourquoi il faut avec Hubaut cultiver notre jardin pistilentiel comme celui du l’artiste. Même si l’hiver y est rude et si l’heure du gel sonne chaque matin. L’ère de la renonculacée est sans cesse annoncée puis retardée mais chaque rosier y a son fumier. Chaque pétale son pal, son palier, son espalier, ses auréoles, ses aréoles et toutes ses alvéoles. Hubaut sait que toute vie se nourrit d’épines.  Elles matent la perce-neige d’un matin pour la griffer entre les jambes d’un parc-en-ciel. Elles triquent la colchique, la Monique, la Véronique et toutes les saintes en pic-nique, violent ses voilettes, ses violettes, mais prennent soin de ses allumettes et ses amulettes.  Ce ne sont que lys froissés, calices décalcifiés, jonquilles jugulées,  giroflées déflorées,  tubéreuses entubées,  mimosas momifiés. Les hautes grilles en fer forgé n’empêchent pas cet enfer de déborder sur la rue. Le jardin hier encore était berceau et pouponnière. Il n’est plus qu’un cimetière, petit cinéraire pour roses trémières.  Les fleurs sont allongées dans des cerfeuils.  On entend sonner le glaïeul.  L’hallali du lilas a résonné.  Font chorus quelques cris sans thème.  Seules ancrées dans la nuit deux angéliques mélangent leur protubérance. Cela ne semble une aberrance que pour les abbés rances.