REFLETS DANS UN ŒIL D’ACIER

Georges Dumas

Il arrive parfois que contenu et contenant soient si intimement mêlés qu’on n’imagine plus l’un sans l’autre. C’est le cas des œuvres de Marie-Laure Mallet-Melchior, dans lesquelles le support et l’image sont inextricablement liés, l’un faisant littéralement partie de l’autre. Le support, c’est cette feuille de métal, cette plaque d’aluminium dont la surface n’est que partiellement recouverte par l’image créée par l’artiste. Le plus souvent, les parties laissées à nu, ou bien grattées par la suite, correspondent à des ciels ou à des éléments métalliques dans la réalité photographiée : matière et représentation ne font alors plus qu’un. Ainsi, pour montrer le métal d’un pont, d’une poutrelle ou de rails, la plasticienne ne le reproduit pas, elle utilise celui de son support, aboutissant à une osmose totale entre le sujet et sa traduction graphique.
Or, le métal, et notamment l’acier, est un élément récurrent dans le travail de Marie-Laure Mallet-Melchior. À travers ses pérégrinations en France, en Europe, aux Etats-Unis, en Inde, ce sont très souvent des paysages industriels qu’elle capte avec son appareil-photo, qu’ils soient à l’état de vestiges ou toujours en activité. Un monde qui est rarement un sujet artistique de nos jours, un monde qu’on trouve généralement sans poésie et sur lequel on ne s’attarde guère, quand on n’essaie pas de le cacher. En le transcrivant à travers une esthétique particulière qui mélange la photographie, la peinture et l’utilisation du métal brut, l’artiste parvient à (ré)enchanter ce monde, tantôt sur un mode exotique, tantôt sur un mode nostalgique, toujours avec ce décalage qui permet à une réalité prosaïque de se muer en souvenir ou en évocation sensible. À mille lieues d’une démarche documentaire, les villes, les campagnes et les littoraux qui apparaissent à la surface de l’aluminium sont marqués par une picturalité grâce à laquelle on passe de l’anecdotique et du pittoresque à un reflet universel de la société industrielle, passée et présente, totale ou partielle, une société de fer et d’acier qui, même en l’absence de personnages, atteste la présence de l’homme à travers ses réalisations matérielles.
Cette société industrielle, souvent en déclin en Occident, inachevée en Inde et de nombreux autres pays, n’est pas figée, elle ne cesse de se transformer, de s’étendre ou de se contracter, de se moderniser ou de tomber en désuétude. Le support métallique utilisé par Marie-Laure Mallet-Melchior est parfait pour refléter ces mutations incessantes ; les pans parfois assez vastes d’aluminium laissés à nu sont autant de surfaces qui réfléchissent les variations sans fin de la lumière. Pour s’en rendre compte, il suffit d’accrocher une des œuvres de l’artiste face à une fenêtre et d’observer comment les ciels métalliques épousent à la perfection les nuances de la météo du jour, de l’azur estival au rougeoiement d’un coucher de soleil en passant par l’acier étincelant des orages, le blanc laiteux d’un matin d’hiver ou le gris plombé d’une journée pluvieuse. L’œuvre n’est jamais identique à elle-même, elle vibre et change en permanence en fonction de la position du spectateur, elle est tout à la fois reflet et représentation d’un monde instable.