PLAINTE

Catherine Raspail

Il fait corps avec son instrument, lui soutire, avec force et véhémence, des notes pincées, frappées.
En sueur sous le théorbe, son front plissé laisse glisser une goutte. Prélude.

Elles sont trois. Trois jeunes filles de blanc vêtues sous le soleil droit de l’été. Insouciantes, les sœurs partent pour une promenade prometteuse en barque. Sous leurs larges couvre-chefs de dentelle, elles s’esclaffent et ouvrent une ombrelle.

Recueilli, il fait gémir l’instrument et le prend comme témoin. Paupières fermées, il se retire. Ses mains glissent soudain plus rapidement sur le double manche infini ; le rythme se fait plus vif. Il esquisse un sourire. Sarabande.

Elles sont jeunes. Tout s’agite sur la frêle embarcation. Les sœurs plaisantent ; les jeux s’enchaînent : devinettes, charades, jeux de mains, jeux de vilain.

Dans une course folle, il égrène ses notes comme sorties d’un panier. Préoccupé, il fronce. Sous ses doigts, la pièce écrite au temps du Roi Soleil n’a pas pris une ride. Gavotte.

Elle se lève, court vers sa sœur en riant, trébuche, se rattrape à l’épaule de la plus jeune. La barque verse et se retourne. Trois hurlements misérables déchirent le ciel, vite éteints par l’eau trouble, puits sans fond.

Il ressuscite le drame sous la dictée inconsolable du père. La Plainte ou Tombeau des Mesdemoiselles de Visée. *

* Robert de Visée, musicien (1655-1733)