PHOTOGRAPHIER L’ARCHITECTURE ? SÉRIEUSEMENT ?

Dunia Ambatlle

Construire ou créer.
La photographie d’architecture fut et reste un élément essentiel pour les constructeurs, un élément de dossier en cours de réalisation. Une preuve finale. Élément professionnel de ceux qui, loin des galeries et des expositions, demandent à leurs ouvriers d’accomplir l’œuvre désirée, ou de donner forme à un désir accompli. On ne parle pas ici d’architectes renommés, on parle de ceux qui coulent du béton dans les entrailles d’une maison qui sera peut-être le cœur de ceux qui l’habiteront. La photographie d’architecture est aussi celle qui révèle les différents moments d’un désir qui prend forme. Elle est travail, brique, ciment, échafaudages qui montrent et prouvent le labeur. Sans perspectives artistiques, « je » montre ce que j’ai fait et que « tu » m’as demandé. « Je » te montre « ton » rêve devenu matière. Ce n’est pas un hasard si la première photographie, celle de Niepce en 1826, représente des édifices à Saint-Loup-de-Varennes. La cour de la maison familiale du photographe. Attachement au souvenir. Immortaliser un lieu de vie.
Un art trompeur qui en immortalise un autre. 
La photographie d’architecture est aussi un art qui en immortalise un autre. L’immeuble immobile, comme son nom l’indique, est pour la deuxième fois immobilisé par la photographie. Mais est-ce vrai ? Comme le dit Giovanni Fanelli dans son ouvrage sur la question, la photographie d’architecture intervient dans la vision que l’on se fait du bâtiment. Photographie trompeuse qui, par le choix d’un point de vue, d’une perspective, peut renvoyer d’un même lieu architectural une vision avilie ou bonifiée. Car toute description est un choix et le photographe choisit, certes, de donner à voir tel ou tel aspect. L’architecte n’est pas objectif lorsqu’il propose un projet, il dessine et entreprend de construire avec ce qu’il est, ce qu’il vit, ce qu’il aime ou abhorre, connaît ou ignore. Mais le photographe cesse de l’être, objectif, dès que, caméra en main, il arrête son regard, décide d’un cadrage ou refuse de voir.
Photographier la peau.
Un bâtiment, une simple maison, est le corps solide, l'« immeuble » qui protège notre corps meuble et fragile. L’habitation, qu’elle soit suspendue au-dessus d’une minuscule vallée ou projette de manière ostentatoire sa magnificence au bord d’une avenue des plus célèbres, est une peau.
Photographie et architecture se complètent, comme la preuve de ce que nous sommes ou avons été.
Les maisons imaginées par Gaudí, au cœur de Barcelone, nous parlent d’un homme, mais aussi d’une époque, d’un rêve courbe. Cependant, nous en venons presque à oublier tous ceux qui ont dormi dans ces chambres que nous voyons en photo, ceux qui ont parcouru ces couloirs, ont traversé ces portes sans angles et pleuré, peut-être, le front collé contre les vitres de ces fenêtres callipyges, mille fois versées et reversées sur nos flots d’images : La Pedrera, Casa Batlló.
Au-delà.
La photographie d’architecture nous permet de connaître des lieux que nous ne visiterons jamais. Photographie d’architecture versus voyage « dans un fauteuil ». Musset, nous revoilà ou presque ! Immobiles et immeubles, juste pour contrarier notre époque avide et frénétique.