NATURE MORTE EN VILLE

Jean-Luc Aribaud

Je vois et la chose ne fait aucun doute 
puisqu'elle persiste et signe longtemps sous mes yeux
Une ombre sur le mur tremblante et toute
pleine de nuances et de rythmes et d'aveux 
Comme une main d'enfant qui dirait prenez-moi
et passons ensemble ainsi de l'autre côté
du monde et de ses minutes sans émois
Prenez-moi comme un train par hasard arrêté
devant vos fenêtres faillibles et vos portes fourbes
Prenez-moi dit-elle et voyez cette mer
lancée son élan soudain qui vous porte
au-delà des égouts et des trottoirs amers
Au-delà de vous-même assis comme un singe
dans cette cage noire qui vous a vu enfant
tendre la main à des anges blancs comme linge
Des anges de l'autre côté du mur offensant
où je vois cette ombre qui dure et me parle
dans une vérité si pure et si noble 
que je veux en connaître la source
Le pétale créateur qui occulte le clair ignoble
La lumière où tout se pare de laideur 
Et tandis que pressentant le fracas du réel
cris klaxons moteurs tentent de me faire peur
je contemple derrière moi le point originel
Une bouteille de soda à moitié vide
des mouches un mouchoir qui la bouche
du sucre sale sur le verre telle une sale ride
Et si ma main affolée un instant refuse
de briser d'un coup cet envers du décor
ces coulisses crasses de l'ombre où s'infusent
mes songes d'ailleurs et d'incroyables aurores
c'est au goulot l'oiseau libre d'un rouge à lèvre