MAN RAY ET LE PORTRAIT

Jean-Paul Gavard-Perret

Il existe, au sein de l'art du portrait photographique, diverses logiques capables de donner à voir une vérité qui n'est pas d'apparence mais d'incorporation. C'est ce que Man Ray a exploré en renversant sa phrase célèbre. On peut en effet affirmer que s'il "a peint ce qu'il n'a pas pu photographier" il a tout autant photographié ce qu'il n'a pu peindre : à savoir le visage. En ses portraits celui-ci est plus dans qu'à l'image. Pour le saisir l'artiste a compris comment depuis l'Antiquité grecque où visage et masques sont indissociables, le visage est devenu le centre de toutes les formes, selon d'ailleurs une logique anthropomorphique de l'art occidental sur lequel "son" surréalisme allait opérer (au sens d'opération, d'ouverture, mais loin des déchirements chers à un Bellmer par exemple).

Parcourant les œuvres photographiques depuis l'invention de cet art, Man Ray a compris comment le visage, plus que miroir, est devenu un lieu souvent de mascarade et de falsification de l'identité. Plus que le visage c'est donc la "visagéité" qui l' intéresse : celle qui souligne la "fausse évidence" des figures qui apparemment semblent échapper à l'objet de la photographie tout en sachant dialectiser ce sujet qui n'est plus lui-même mais qui peut, après tout, être porteur de masques. La vérité du visage est donc un leurre que Man Ray a saisi et que sauront exploiter des artistes qui lui doivent beaucoup comme Arnulf Rainer, Andres Serrano ou Valérie Belin. 

Comme lui, de tels artistes ont su faire éclater les masques et prouver que tout photographe est celui ou celle qui se met "en quête d'identité" en s'arrachant à la fixité du visage pour plonger vers l'opacité révélée d'un règne énigmatique. Man Ray s'est frayé (sans l'intervention du "monstre" comme chez Bellmer) une issue à travers les fissures du visage. L'image devient avec lui une concaténation comme si le dehors à la fois s’incrustait dans la chair et rebondissait sur sa peau en de longues vibrations de lumière et comme si le dedans laissait monter la trace et l’ajour d’une existence prisonnière par l’éclat diffracté de son immense évasion. À ce titre Man Ray n'a jamais cherché à satisfaire le regard et la curiosité par des images accomplies, arrêtées, mais par le gonflement progressif de leur vibration ou parfois l’amorce de leur extinction.

C'est là un univers photographique composite rare où le silence du regard devient son, parce que la trace argentique devient énergie. C'est aussi le monde non de l'hypnose, mais de la gestation et de la présence comme si, au sein du monde plastique surréaliste, l’être à travers son portrait s’appuyait sur l’éclat des couleurs étouffées dans l’empreinte noir et blanc d’une multitude fractionnée ou le balbutiement d’une ombre à la recherche d'un "qui je suis" qui viendrait torde le cou au "si je suis".

Man Ray a donc remis en cause la question du portrait et de l'identité par un travail de fond à travers les "occurrences" qu'il a ouvertes. Il a prouvé combien le visage, par la prise photographique et plus que par la peinture, à la fois "s'envisage" et se "dévisage". C'est donc à la tradition revisitée que le photographe nous confronte. Certains reprochent aux portraits de Man Ray un classicisme même dans leurs découpages ! Et c'est en cela que son œuvre, encore aujourd'hui, pose une question contemporaine : la photographie apporte-t-elle un supplément de réalité ou non ?

Le créateur répondit en irradiant (avant Rainer ou plus tard Avedon - qui de fait n'est pas si éloigné de lui qu'on ne le pense et qui a souvent exprimé sa dette à ce maître) le "thème" du portrait de manière particulière. Man Ray ne faisait pas abstraction de ce qu'il en est de l'identité, de l'anonymat (ou de la reconnaissance), de l'écran et du support, du signe et de sa trace. Il a fait de ses épreuves des "tableaux" qui jouent sur la notion de cliché qu'il brouilla par ses manipulations. Autoportraits, portraits anonymes, visages familiers ou extraits de journaux, identités fantômes ou avérées, tout était bon pour lui tant il existait une absolue nécessité du visage. 

De toutes ses œuvres photographiques surgit non un patchwork mais un acte de foi. Il est en cela ce que Marie Bauthias en dit dans son livre "L'Œil Aléatoire" (Éditions du Trident Neuf, Toulouse, 2008, p. 16), à savoir un "amasseur de visages capable de souligner les gouffres sous la présence et de faire surgir des abîmes en lieu et place des féeries glacées". Portraitiste photographe au sens plein du terme, il s’éleva contre tout ce qui pouvait présider au désastre croissant de l'imaginaire afin de faire surgir une "sur-présence".

Se franchit ainsi un seuil en passant de l'endroit où tout se laisse voir vers un espace où tout se perd pour approcher une renaissance incisée de nouveaux contours. Il y a là cristallisation, une scintillation contre l’obscur. C’est pourquoi il faut savoir contempler ses œuvres photographiques comme un appel intense à une traversée afin de dégager non seulement un profil particulier au visage mais au temps. Un temps pulsé qui se dégage du temps non pulsé, un temps en renaissance proche de ce que Proust appelait "un peu de temps à l'état pur". À sa manière Man Ray le dévoila avec (im)pertinence.