LITANIES DE L'EXISTENCE

Daniel Volpatti

Écris ça : le printemps reviendra, mais seras-tu là encore ?
Écris ça : ce que tu écriras leur servira à quoi ?
Écris ça : et il y a si longtemps tes doigts avec mes doigts croisés c'était pour quoi déjà ?
Écris ça : le vent, la pluie, le temps, effaceront les entailles des roches dures du mont Bégo.
Écris ça : la mer, comme du mercure, rêvera à des temps anciens.
Écris ça : les éclairs planteront des arbres de lumière dans la mousse tendre des bois.
Écris ça : l'eau aura usé les galets de la Maglia avant que le roi ne daigne relever son troupeau.
Écris ça : le vin coulera clair entre les cuisses des nymphes pour abreuver les derniers vandales.
Écris ça : te souviens-tu de la première fois ? Oui ? Alors te souviens-tu de la seconde fois ?
Écris ça : depuis longtemps ils ont verrouillé les portes, traversé chaque langue d'une clef d'acier pour la rendre muette.
Écris ça : les aurores noircies lèveront des horizons de haines.
Écris ça : la lune sur la croix comme un point sur les tombeaux ruinés.
Écris ça : couvert des milliers de pages d'injonctions, de menaces, de mots d'ordre, d'intimidations, de mises en demeure.
Écris ça : tes pieds impétueux enflammeront les tapis de l'automne.
Écris ça : le verbe des arènes aura anéanti le monde avant que les temps ne s'achèvent.
Écris ça : étendu l'ombre noire du mépris et de la suffisance assurée sur le monde, de la légende des millions de fois rabâchée, bourdonnée, ressassée, remâchée, poursuivi leur route insolente, dominatrice et impitoyable.
Écris ça : des aurores de sang couvriront les côtes d'albâtre et l'immensité des plateaux solitaires.
Écris ça : des larmes de miel couleront sur le visage de la dernière vierge au manteau d'étoiles.
Écris ça : et par l'homme grand l'orgueil déjà dit d'un peuple entraînera le monde dans sa chute.
Écris ça : des larmes de plomb brûleront les orbites des infantes incestueuses.
Écris ça : des larmes de sel couleront sur nos chairs offensées.
Écris ça : et le délit d'imperfection sur chacun de nous affirmé.
Écris ça : des trous comme des pavots perceront les murs des églises.
Écris ça : dans les déserts les ascètes fuiront, chassés tenant haut comme un soleil leur tête tranchée dans leurs mains.
Écris ça : dans le vortex final.
Écris ça : de vieux sages reclus baveront comme au sel dans leur coquille bleu de mer.
Écris ça : où va le vent le vide le suivra.
Écris ça : des cargos en péril emporteront des vendanges humaines.
Écris ça : ta bouche existe-t-elle encore, et ton sexe et tes seins ?
Écris ça : des fils d'argent honoreront dans un souffle dernier l'éclat juvénile et frais des fontaines écumantes.
Écris ça : des monts et des vallons de chairs obscures se couvriront de mygales affamées.
Écris ça : l'oiseau plantera ses ailes de nuit dans les sables blancs de la Baltique.
Écris ça : des pommes d'or tomberont du ciel au travers des nuages de soufre.
Écris ça : la pointe ardente de tes seins est restée intaillée dans le creux de mes mains.
Écris ça : la joie aura le poids des matins de printemps, la peine aura celui des rochers d'Armorique.
Écris ça : des barbares couvriront leurs servantes de vins lourds et d'épices rutilantes.
Écris ça : des enfants naîtrons vieux de vieux ventres avides.
Écris ça : des volcans irrités cracheront des gerbes de membres orphelins.
Écris ça : des cris monteront des gouffres comme des bouquets de désespoirs.
Écris ça : le lait ruissellera des tétons juvéniles pour nourrir des vieillards aux yeux creux.
Écris ça : enivré le soleil partira en toupie.
Écris ça : l'océan enflera en bulles monstrueuses éclatant dans le ciel son peuple foudroyé.
Écris ça : la couleur du monde aura bientôt viré au rouge sang.
Écris ça : le duvet de ton ventre est-il toujours aussi doux ?
Écris ça : le baiser, près de Notre-Dame, a-t-il toujours un goût de citron sur ta langue ?
Écris ça : et le dernier à parler n'aura plus rien à dire car il sera seul.
Écris ça : se mettre à l'abri d'une prose confuse, de vers démembrés, de rimes absentes, n'est-ce pas l'objectif des âmes prudentes ?
Écris ça : mais tout ça aura servi à quoi ?