LES CORPS NUS DE GEORGES DUMAS

Adrienne Arth

Présentés sans aucun décor si ce n’est parfois un accessoire (piano, tabouret, étoffe) ou un sol sur lequel ils se posent, les corps nus de Georges Dumas emplissent le cadre, comme voulant confronter le spectateur à leur image, tout en étant indifférent à son regard.
Le noir les entoure ou la couleur des graffitis les absorbent. Ils portent ce décor qui les habille comme un faux vêtement de protection sur une nudité fragile. Ils sont cuirassés, mais pas invincibles. Le corps dans sa netteté photographique vit sous le froid de la pierre ou du marbre dans une atemporalité rehaussée par des poses qui font référence à la sculpture gréco-latine ou à la littérature.
Ils ne revendiquent rien, ne sont pas héroïsés, n’ont pas de proportions parfaites, ils s’exposent seuls, nus, anonymes, coupés de toute référence sociale, de toute histoire propre.
Sont-ils incarnés ou désincarnés ? Immortalisés ou vivants ? Se dévoilant ou se cachant ?
La construction de l’image elle-même fait écran. Calques, couches, la peau disparait sous un empilement de matières qui la maquille tout autant qu’il fait corps avec elle. Matières encore occultées par des petits carrés qui émergent sur la toile ou la creusent, avant qu’un vernis brillant posé en fine couche vienne à son tour masquer le tableau, renvoyant le spectateur à son propre reflet dans le corps d’un autre, comme un vertige de l’image se regardant elle-même jusqu’à sa disparition.
Qui regarde qui ?
On ne peut s’empêcher, face à cette mise en abîme, d’être renvoyé à notre aujourd’hui, à cette foule anonyme regardant l’autre et le monde à travers son écran. Une foule de solitudes, aveuglées et aveuglantes, déversant leurs paroles, leur intimité, leurs corps, leurs portraits sur la toile comme cherchant une issue, une échappatoire, une respiration, un aller vers, une transparence. Mais déjà avalées, effacées, dissoutes dans la masse de leur propre espèce.
A travers ses statues de pierre, l’artiste semble vouloir nous sauver de notre précarité temporelle. On pense à Pompéi et à ces êtres moulés par la lave qui les a, à la fois, tués et immortalisés.