LA LUMIÈRE À L’ARRÊT

Laetitia Bischoff

La lumière ne ricoche pas, ne se meut pas d’un point à l’autre, elle se transporte au fond des tripes. Migrant d’un été en Laponie jusqu’au sud de la France, la lumière est encore incomplète. Bien sûr, en dessous du 45e parallèle, elle se nourrit de couleur, mais elle n’est toujours pas aussi pleine et irradiante qu’elle ne le fut l’été au cercle polaire, l’hiver en aurores boréales. Susanna Lehtinen, l’a trimballé avec elle de Finlande jusqu’à Avignon. À l’heure où l’abstraction photographique contemporaine clôt sa mise en lumière en trois actes – Frac Normandie-Rouen, centre photographique d’Ile de France et centre d’art de l’Onde – , la dissolution de l’image laisse place à l’entière lumière. Qu’est-ce que la lumière défaite de son contexte d’image, déchaussée des solides et des liquides qu’elle éclaire ? L’abstraction en photographie est affaire de dissolution.
Devant les œuvres de Susanna Lehtinen, je ne distingue pas de pourtours. Je ne sais si j’ai correctement ajusté la profondeur de champ de mes yeux. Et pour cette conjoncture disruptive à l’égard de mon sens oculaire, l’artiste donne le titre d’Atopie. Elle offre à cette série de photographies la qualité d’une peau, ultra-sensible, réceptive, répondante au vent, au stress, aux pleurs et aux messages. Explication en terre picturale :
« Visualiser l’atopie, ce lieu improbable des contours de l’objet en peinture. Il s’agit de surprendre "cette rencontre, dans l’ambiance, des particules les plus ténues, cette poussière d’émotion qui enveloppe les objets..." » ; Susanna Lehtinen cite ici Cézanne. Il existe donc un lieu pour les contours, un lieu recevant la couleur en tant que boursoufflure de lumière. Susanna fluidifie toute tentative de scission, de frontière. Ainsi les discours se découragent, les formes aussi. La lumière tient délitée, les couleurs travaillent leur densité en monticules resserrés puis en robes pastel. Organique, la couleur fait siège, établit son domaine, puis s’aventure sur une surface qui l’accueille par postillons ou par intermittence. Chacun de ses points s’aventure plus ou moins loin de ses confrères, comme les branches du lichen se recroquevillent ou s’élancent suivant leurs consœurs. C’est un incernable « tout » lumineux qui s’égosille comme un expressif eczéma. Nous n’avons pas de mots pour dire les non-lignes. Mais nous avons une palette de spécimens fonges pour nous y aider. L’artiste excave et ré-enchante le flou et la trame d’un au-delà de la forme.
Comme une révélation secrète qui porte les intentions de l’œuvre, qui achève l’inachevé inhérent à toute forme artistique, la critique poétique nait pour dépasser le seuil de notre capacité à « faire des formes ». Merci Walter Benjamin de me faire croire en cette idée : la forme est là pour s’achever illimitée, dans et par la critique.