LA FERME DU LOUP

Vincent Cordebard

Semblable à une colonne vertébrale, l’appareil de coin traverse verticalement le cadre en sa médiane. Dans le champ laissé libre : la façade d’une église, son parvis ; en contre-bas le croisement de deux rues, un mince rectangle de ciel bleu peut-être bleu, la lourde porte du narthex où le soleil dessine une flèche d’ombre pointée sur l’angle d’un fronton triangulaire et coiffé d’une croix. Une fenêtre romane dont semble s’échapper une fillette, un ovale de pierre évoquant un cerceau qu’elle aurait lancé, un garde-corps métallique doublé d’un grillage plastifié (vert ?).
Croix, triangles, ovales, flèches, grilles, autant de reprises, indices et tensions dynamiques qui jalonnent un chemin d’auteur et en appellent au regard complice du collectionneur.
L’orientation de la nef, la longueur des ombres et la robe de la fillette autorisent l’hypothèse d’une fin d’après-midi printanière.
Le photographe, tapi dans quelque venelle perpendiculaire à la rue principale, a choisi d’opérer dos au soleil, l'axe optique formant un angle de quarante-cinq degrés avec la normale au mur qui soutient l’esplanade. De cette décision, résulte une étonnante mise à plat de la scène entrevue : les différents plans du réel semblent se confondre, l'espace tridimensionnel devient surface, vibrante peau de tambour raidie par la forte tension entre l’image de la petite fille et l’ombre qui envahit la base de la composition.
Toutefois, malgré́ la vigilance qui le conduisit, comme les autres jours, à composer pendant de longues minutes son jeu de lignes, d’ombres et de lumières (sans doute, dissimulé dans sa venelle, s’amusa-t-il aussi des jeux de l’innocente), l’image échappa à son opérateur.
Trésor pour le collectionneur que ce petit chaperon blanc jouant, dansant devant le mufle du loup tapi dans l'ombre. Par jeu, nous pourrions avancer que cette ombre n’est autre que celle de l’opérateur lui-même. Tout y contribue, sa position, celle de la source lumineuse et notre imaginaire doublé d’une immarcescible mauvaise foi. L'aventure ayant donné́ naissance à un livre, il est facile de situer le lieu du drame : Trampot !
Non point que l'image y figure, mais cette autre : qui se creuse avec la perspective d’un passage ouvrant vers une esplanade que le lecteur identifiera facilement avec celle de « l’image au loup ».
À partir de ces quelques indications, quiconque se rendrait sur les lieux, pourrait depuis Leurville (la ferme du loup) reconstituer le parcours qui amena le photographe à la venelle, en ce 6 mai 1987 et pour peu que la lumière s’y prêtât constater que si ombre de loup il y eût, c’est bien parce que loup y fût.
Ce fut d’ailleurs la dernière fois, que l'on pût observer le passage d’un loup en Haute-Marne.