LA CARPE, LA RIVIÈRE ET LE PAPIER
EXPOSITION PHOTOGRAPHIQUE DE NAOHIRO NINOMIYA

Laetitia Bischoff

L’exposition photographique de Naohiro Ninomiya a ouvert ses portes à la galerie Metamorphik à Lyon. Patines Orotone, tirages argentiques, lignes acérées, couvrent les murs. Une fois l’œuvre aboutie, devant ses tirages photographiques, les durées volent en éclats, au diable les ouvertures et les temps de pause : ces données ont été maitrisées en un art de pointe afin d’être oubliées. En effet, l’antichambre de travail de Ninomiya est entièrement dévouée à ses motifs. Le motif fait autorité, même le photographe s’incline. 

Venu du Japon pour se former à la Haute école des arts du Rhin, Ninomiya est finalement resté à Strasbourg bien plus longtemps que moi. Peut-être lui fallait-il tant de kilomètres entre sa terre et son lieu de vie pour qu’il puisse se permettre d’effleurer les signes sans âges de la culture japonaise, les cascades, les carpes, les kimonos. Ces êtres d’eau et de chair sont à la fois encastrés et façonneurs d’une mémoire qui coiffe les petites vies humaines. 

La photographie de Ninomiya est sans temps, sans hors-champ immédiat. Elle porte en elle des strates, qui court-circuitent l’actualité et l’histoire, comme un fossile provoque son présent et son passé en une même forme dessinée. Le photographe est descendu dans le flot du monde, il a provoqué une échappée en image, en y joignant une éthique silencieuse de la saisie. Saisir, c’est faire glisser une lame entre les tendons du flux du monde. Ainsi, Ninomiya propose une expérience artistique « re-cosmisée » c’est-à-dire une expérience au cours de laquelle la cascade nous propose d’entrer en culture avec elle, la carpe nous conte l’épopée de ses gestes millénaires. 

Le papier sur lequel sont couchées les carpes photographiées par Naohiro Ninomiya, se nomme Mino-washi et provient d’une rivière dont le cours est remonté par des carpes. Les vies de la rivière, du papier et de la carpe sont imbriquées les unes dans les autres et font perdurer leur imbrication dans la photographie-même. N’est-ce pas cela, l’idée du cosmos, comme le rappelle Augustin Berque : « Le grec kosmos, […] veut triplement dire l’ordre, le monde, et l’ornement du corps. Ce qu’exprime cette triplicité, c’est justement la cosmicité qui dans les sociétés prémodernes faisait que le soin du corps individuel répondait à l’aménagement du monde (villes et campagnes) et aux raisons d’être de tout cela, morale et connaissance unies dans une tension […] » Augustin Berque, Recosmiser la terre, 2018, p.12

Alors nous pourrions dire que le photographe, le papier et la carpe se rejoignent en un seul mot, un mot japonais, que je ne connais pas.