L'IMAGE QUI VAUT MILLE MOTS

Georges DUMAS

Si elle n’était pas photographe, Françoise Peslherbe serait certainement auteur de bandes-dessinées ou chroniqueuse de presse. Tout comme Quino l’avait fait avant elle en confrontant son personnage Mafalda aux événements de son époque et à l’air de son temps, Françoise Peslherbe plonge le spectateur dans un univers immédiatement identifiable (des personnages colorés dans des décors en noir et blanc) pour nous parler de notre monde contemporain dans toutes ses dimensions, souvent avec humour et ironie. « Nous parler » est ici à prendre dans son sens littéral : ce sont bien des histoires qui nous sont racontées, des messages qui nous sont passés, un art fondamentalement narratif qui nous est proposé. Mais un art mis en images et non en mots, un art qui passe par la vue pour toucher l’intellect.
À travers sa série au long cours intitulée « L’Homme Béton », c’est la société contemporaine qui est mise en question, par le biais de mises en scène qui permettent d’aborder des thèmes tels que les relations sociales, les comportements humains, les modèles économiques ou l’environnement. Pas de message martelé, pas d’endoctrinement : l’image est construite sur le mode de la juxtaposition poétique, ses sens possibles ne sont que suggérés derrière une collision pas toujours vraisemblable entre un décor gris et des personnages hauts en couleurs. Le ressort narratif est celui de l’association d’idées, l’histoire se raconte à partir de deux éléments distincts - parfois contradictoires - dont la rencontre est porteuse d’un sens nouveau, différent de celui de chaque élément pris séparément. Il importe peu que cette rencontre se fasse lors de la prise de vue ou plus tard sur l’écran de l’ordinateur grâce à la technique du collage numérique, il s’agit là d’un détail technique qui influe éventuellement sur le degré d’humour ou d’absurdité de l’image, mais qui ne remet pas en cause la cohérence formelle du travail de l’artiste et son pouvoir d’évocation.
Une bonne manière d’aborder les œuvres de Françoise Peslherbe consiste à les regarder de près, en se fixant sur un détail pour commencer, avant d’explorer le reste de l’image comme le ferait un cinéaste : le glissement de l’œil sera comme la voix qui déroule l’histoire mot après mot. Dans « Se compliquer la vie », par exemple, on peut entamer l’exploration par le bas, au niveau du bunker à moitié immergé dans une mer grise et lui-même recouvert d’un graffiti bleu qui imite les vagues. En prêtant attention, on découvre que dans l’ouverture du bunker est collé un petit panneau incongru indiquant « issue de secours ». En remontant un peu, l’œil découvre un autre panneau collé sur une paroi qui semble en béton et qui est le pictogramme avertissant du danger de chutes de pierres. En glissant un peu plus vers le haut, l’œil aperçoit bientôt un personnage accroché à bout de bras à une ouverture pratiquée dans l’immense muraille de béton, un jeune vêtu d’un sweater à capuche rouge dont on se demande comment il a pu se retrouver dans cette position inconfortable. On peut alors faire un zoom arrière et regarder la scène dans son ensemble. Le titre de l’œuvre colle parfaitement à la situation absurde qui est mise en scène, mais l’explication, l’interprétation demeure ouverte : est-ce que le bunker vient de tomber dans la mer et le jeune se trouvait à l’intérieur à la recherche d’une sortie qui n’est autre que l’ouverture dans la paroi ? Est-ce la chute du jeune homme et non une chute de pierres que le panneau annonce ? Est-ce que, tout simplement, on se trouve face à un personnage qui a le chic pour se mettre dans le pétrin, sans que l’on sache par quel moyen il s’est mis dans celui-ci ? Toutes ces hypothèses invérifiables sont autant d’histoires possibles que l’artiste propose au spectateur, et c’est ce dernier qui choisira celle qu’il préfère.

Photos : Françoise Peslherbe