L’ART DE L’ÉVANESCENCE

Georges DUMAS

Ulrike Bolenz est une artiste plasticienne dont l’œuvre est protéiforme, explorant des champs aussi variés que la peinture, le dessin, la photographie et une forme d’installation qui s’apparente à la sculpture. Pourtant, malgré la grande variété de ses pratiques, lorsqu’on pense à son travail, c’est presque immanquablement l’utilisation du plexiglas qui vient à l’esprit. Un plexiglas qui, sans mauvais jeu de mots, permet l’émergence étonnante d’un nouvel art plastique. Il s’agit en effet d’une matière malléable et transparente qui autorise l’artiste à explorer les notions de profondeur et de superposition comme aucun autre matériau ne peut le faire. Tour à tour support, écran et structure, il change la nature de l’image, lui fait perdre une partie de sa consistance, la met à distance et parfois lui fait perdre sa planéité pour lui donner une existence spatialisée.
Comme le verre, la vitre et le vitrail avant lui, le plexiglas possède la double fonction de support et d’intermédiaire de l’image. Choisir ce matériau pour créer une œuvre d’art, c’est vouloir en exploiter les qualités physiques de transparence. Peindre sur papier, sur toile, sur bois, et peindre sur verre ou sur plexiglas, procèdent de deux démarches et deux visions radicalement différentes. Dans un cas, l’image créée possède une densité et une épaisseur qui arrêtent littéralement le regard, tandis que dans l’autre elle devient en partie évanescente, elle laisse la lumière la traverser et lui faire perdre ainsi un peu de sa consistance.
L’origine de l’œuvre n’a que peu d’importance. Qu’il s’agisse d’un dessin, d’une peinture ou d’une photographie, ce qui compte est le transfert réalisé par Ulrike Bolenz sur la matière transparente : c’est ce transfert, cette translation de l’opaque vers le translucide, qui signe l’identité visuelle de l’artiste. Dans certaines compositions cohabitent, d’ailleurs, plusieurs techniques initiales : une partie de l’œuvre vient d’une peinture ou d’un dessin, une autre d’une photographie, mais ce qui signe avec évidence le travail de l’artiste, c’est la fusion de tous ces éléments dans une nouvelle image qui semble flotter sur son support transparent, une image dégradée, fantomatique, sur le point de s’évanouir, encore là mais déjà plus tout à fait là.
Ce qui trouble dans cette évanescence, c’est qu’elle paraît renvoyer à un état intermédiaire de la photographie, à ce que l’on ne voit jamais, surtout depuis l’avènement du numérique : le négatif avant le tirage ou, mieux encore, la diapositive, car les images d’Ulrike Bolenz sont « à l’endroit ». Cet état est celui d’un entre-deux où la lumière a été écrite, capturée sur un film transparent, reflet du monde, de personnages surtout, réels ou imaginaires, concrets ou créés par la main de l’artiste, mais où la lumière restera présence désincarnée, un écran qui n’arrête pas le regard, une virtualité jamais concrétisée sur un support solide et définitif. Et dans certains cas, lorsque l’œuvre se présente sous la forme d’une structure transparente en volume ou de plusieurs feuilles de plexiglas écartées les unes des autres, l’image est non seulement flottante et évanescente, mais elle est en outre instable et changeante, en fonction des déplacements du spectateur.