L’ÉTOFFE DES RÊVES

Georges Dumas

Lorsqu'on voit une œuvre de Max Foggéa pour la première fois, on est souvent décontenancé. La parenté photographique ne fait aucun doute et pourtant la nature de l’image qui est donnée à voir n’est pas claire, ni dans sa composition, ni dans sa construction, ni dans sa matérialisation. Il faut s’approcher pour comprendre. À quelques centimètres des yeux, l’image révèle un aspect primordial qu’on ne saurait saisir de loin ou sur un écran ou dans les pages d’un livre : elle n’est pas plane mais procède par couches superposées d’éléments disparates sur une profondeur de quelques millimètres. Il ne s’agit donc ni d’un tirage, ni d’un transfert ou d’une impression sur un support unique, mais d’un assemblage de strates variées qui se dévoilent au regard grâce à des jeux de transparence et de collages partiels.
Pour parler de peinture ou de photographie, on recourt souvent aux termes de « construction » et de « composition », entendus dans un sens assez intellectuel d’agencement des éléments pour occuper une surface plane. Il s’agit là d’un travail qui se fait d’abord et avant tout sur l’écran mental de l’artiste, avant d’être transposé soit sur une feuille ou une toile blanche, soit sur un négatif vierge, soit sur l’écran d’un appareil-photo ou d’un ordinateur. Chez Max Foggéa, on retrouve bien entendu cette notion d’écran mental, toutefois l’image finale n’est pas entièrement formée sur celui-ci, elle surgit au moins autant sous l’effet de l’intelligence de la main : l’image est construite en se construisant si l’on peut dire, elle n’apparaît qu’en se matérialisant, elle ne trouve existence qu’en devenant concrète, qu’en devenant objet, grâce à l’assemblage couche après couche de papiers, de morceaux de plastique ou de carton, de matériaux divers et variés, que seule la strate ultime, celle d’un plexiglas imprimé en transparence, vient unifier.
Cette démarche intrinsèquement plasticienne fait émerger des œuvres assez énigmatiques, à la fois figuratives et abstraites, dans lesquelles cohabitent une certaine rigueur géométrique et une subtile poésie empreinte de sensualité. La photographie est utilisée sous la forme de trace, de vestige du monde réel, elle ne prend pas toute la place ni à la surface de la composition, ni dans sa profondeur : largement transparente, elle laisse flotter les contours de visions familières, souvent des visages, parfois des corps ou des silhouettes, au-dessus d’une matière protéiforme et abstraite. Ce faisant, elle semble donner corps à des rêves, à des songes, mélangeant la précision de certains souvenirs avec le flou désordonné qui sert généralement d’étoffe onirique. Conscient et inconscient se superposent jusqu’à devenir inextricables, un équilibre parfait s’installe entre la sensation pure suscitée par l’agencement de formes et de couleurs brutes et l’intellectualisation provoquée par la figuration photographique : l’image ainsi stratifiée se lit autant qu’elle se vit, se sent autant qu’elle se comprend, se déchiffre autant qu’elle demeure hermétique.