LÉONARD, C’EST AUTRE CHOSE

Jeanne Morcellet

D’abord un physique : une silhouette imposante, un blouson de cuir – ou une veste en toile – couleur azur, de gros yeux bleu délavé, une coupe au carré, un sourire poétique et des bacchantes imposantes. Une allure très XIXe siècle, entre Balzac et Flaubert, animée par une démarche atypique, lourde et aérienne à la fois, qui n’a pas cessé d’arpenter le monde, le petit comme le grand. Léonard de Selva, photographe sentimental, voix gracieuse et verbe soigné, curieux des autres et des paysages, est né quelque part, sur la lune, dit-il, et en 1942. Bigre ! En fait, il a grandi à Sarzeau, en Bretagne, dans une maison-château entre golf et océan, auprès d’un père espagnol émigré et ostréiculteur, dans une famille de 9 enfants. Les pieds dans l’eau, la tête dans les nuages, les mains dans la terre. Une première épizootie a eu raison de la petite exploitation et les Selva ont abandonné le grand large pour la ville, Vanne, Saint-Nazaire puis Paris. Dans la capitale, il découvre la photographie, par hasard, « le hasard des cheminements », à travers un job d’apprenti manœuvre avant de rejoindre Jean-Pierre Sudre, un maître-artisan perfectionniste, précis, méticuleux, qui lui offre l’exigence de la retouche et de la repique au pinceau et l’initie à la chambre. Il découvre le bel ouvrage, le grain, les nuances, la lumière. Derrière le Panthéon, il passe des heures au labo. Mais le jeune homme a la bougeotte, il lui faut aller ici ou là, ici et là. Tout à côté parce que c’est déjà du reportage et aussi très loin, parce que c’est encore à portée d’âme libre et vagabonde. Alors il sillonne la France et le vaste monde, hume les paysages, se faufile parmi le patrimoine pour illustrer des guides touristiques, des revues et magazines, plus tard embellir de beaux livres et des monographies, enfin nourrir des expositions. Léonard honore ses travaux de commande mais il en profite aussi pour prendre des chemins de traverse, fureter dans les bibliothèques, explorer des musées, farfouiller dans les archives de collectionneurs, dénicher des trésors imprimés sur des marchés à Cuba ou au Vietnam… Il aime les documents anciens, ceux qui parlent en creux d’un territoire, d’une région, d’un pays. Son truc à lui c’est de plonger dans l’inconnu, de bricoler et d’inventer des alliances par-delà les mots parce que s’il ne parle aucune langue étrangère, ça ne l’empêche pas de communiquer partout où il va. Or il va partout. En Corée du Sud par exemple, où il s’arrête sur l’île de Jeju parce qu’il a appris l’existence d’un artiste farfelu et génial ; Uncheol Paek, un amoureux fou des pierres volcaniques, sculptées par le vent et le temps, que le collectionneur ramasse, photographie et dispose dans son immense champ-jardin atypique, une ode à la nature et au sacré. Les deux hommes éprouvent une amitié aussi immédiate que durable malgré l’absence d’un alphabet commun. Léonard loge chez lui avant de l’inviter bien plus tard dans sa maison de Suresnes pour que son hôte honore de sa présence l’exposition que le Français lui a organisée à la BnF – rien de moins ! De ces rencontres hors normes, hors du langage, Léonard est habitué. « Dans une société où tu ne comprends rien, si tu vas doucement, tu peux causer avec le monde entier » répète-t-il, assuré qu’un photographe est « un promeneur curieux de l’œil ». Un promeneur qui s’est un temps assis pour créer une petite agence photographique pleine de ressources et d’avenir, avant de reprendre, sans les tendre, les rênes de l’aventure et de poursuivre ses rêveries, ses étourderies et ses voyages en tourneries pour reprendre le titre de l’un de ses livres à la facture inclassable. Animé par le goût des autres, des architectures, des horizons, Léonard possède pour tout bien une besace où fourmillent ses vœux et les meilleurs, ses tendresses et ses élégances, le hasard des harmonies et un lieu propice, comme une invitation à la belle image.