DANS LA NUIT

Catherine Raspail

Dès notre sortie du camion, elle s’avance seule dans la nuit, silhouette frêle sortie de l’ombre, un bébé endormi dans son dos, une valise et un sac à ses pieds.
Un grand regard mi-inquiet, mi-interrogateur mange son petit visage; pas un mot ne sort de sa bouche.
Elle semble perdue.
Elle était descendue du train deux jours avant, elle, son bébé et son mari désormais perdu.
Nous lui expliquons notre présence auprès d’elle : nulle expression sur son visage, elle n’attend plus rien. Et elle explique calmement, dans un français parfait, qu’ils ont fui la Guinée-Conakry et que son bébé est malade. Ne s’alimentant plus correctement, elle ne peut allaiter. De toute façon, l’angoisse l’empêche d’avaler quoique ce soit.
Qu’a-t-elle compris?
Elle monte dans le camion avec nous, nous abandonnant sa valise et ses sacs, seuls témoins d’une vie passée : tout vaut mieux que de dormir dehors.
Les subtilités des formalités françaises ne semblent pouvoir l’atteindre; son bébé dort sur ses genoux et elle ne tarde pas à en faire autant.
Arrivés à l’hôpital qui prendrait soin d’eux, elle a soudain froid et se laisse aider comme une petite fille pour enfiler son sweat.
Ni sourire, ni effroi, ni reconnaissance, elle est juste épuisée.
Elle délègue facilement et m’abandonne volontiers son bébé, répondant mécaniquement aux questions de l’infirmière.
Je la regarde le déshabiller puis le rhabiller, ses gestes sont automatiques, appliqués, réguliers : elle ne rentre pas en contact avec lui. Il la cherche du regard, l’interpelle en faisant des petits bruits de bouche, agite ses petites jambes. Sans obtenir de réponse.
J’essaye de la rassurer sur la nuit et peut-être sur les jours à venir : on prendra soin d’eux, elle dormira dans un lit…
Mais elle est consciente de tous les points d’interrogation posés sur sa vie et rien ne semble l’apaiser.
Sa famille assassinée pour des raisons politiques, elle a quitté son pays. Son bébé a vu le jour en Libye, pays de guerre, de chaos, de traumas. Puis, leur fuite les a conduit en Italie, comme tant d’autres désespérés, traversant la mer en bateau.
Enfin, le train les a amené jusqu’à nous. Jusqu’à cette nuit encore tiède de l’été finissant.
Il est minuit.
La femme en charge des admissions lui dit d’aller s’asseoir et d’attendre son tour : on l’appellera par le prénom de son bébé.
Tout en la dirigeant vers une chaise, nous l’aidons une dernière fois à porter ses bagages.
Je lui rends son bébé.
Qui d’elle ou de nous est le plus abattu ? Qui d’elle ou de nous sent la révolte poindre, escalader ?
Nos mains lourdes, impuissantes, sortent des manches de nos vestes fluorescentes, badgées du nom des sauveurs des opprimés victimes de guerres. Nos yeux se piquent de fureur et d’effroi.
Nous lui faisons face, debout, tentant un impossible rempart.
Je lui rends son bébé. Je la rends au monde hostile dans cette salle au froid carrelage sous une lumière trop blanche.
Nous lui expliquons une nouvelle fois qu’on appellerait son bébé quand ce serait son tour. A nouveau, ses yeux envahissent son visage; elle nous regarde tour à tour, comprenant que nos chemins se séparent ici.
Nous devons repartir et quitter malgré nous cette madone à l’enfant anesthésiée de douleur. Les mots sont nos limites. Seuls nos regards tentent de tout lui transmettre.
Nous la laissons sur cette chaise de salle d’attente, silhouette fragile en sweat, jeans et chaussures signées d’un grand nom du tennis, comme toutes les jeunes filles d’Europe.
Ne restent que deux prénoms : Maria et Suri.
Nous remontons en silence dans le camion, évitant de nous regarder, gorges serrées, yeux détrempés, témoins hurlant de l’injustice interminable du monde.