AUTOPORTRAIT DE CHARLES BAUDELAIRE

Dunia Ambatlle

C’est dans le féminin que s’est construit, petit à petit, mon anéantissement. Superstition linguistique et vitale. La Mère absente, « une Malabaraise », chevelure lointaine et parfumée, Absinthe, mon amie, puis l’Imbécilité entraperçue un soir au fond de mon miroir, et la Mort, enfin. Le féminin me tient par le bout de mes doigts tachés de bénédiction et de misère. Féminin comme une vague inépuisable qui vient lécher doucement un corps meurtri et un esprit aux abois.
Je suis le joueur toujours renouvelé d’une existence superbement amère. Les cartes furent truquées depuis le début. Maudit poète, dont « le crâne » s’incline « opiniâtrement » sous le son strident des « cloches » de l’angoisse. Oui, je l’ai dit et proclamé haut et fort dans la structure parfaite de poèmes fous : Dans tout être, à tout moment, coexistent le désir de monter mais la joie de descendre. Les Fleurs de la pureté, jamais atteinte, le Mal enveloppant, comme un refuge souillé de vécus inavouables.
Je suis tel que je me vois, à travers des sonnets, rythmés d’alexandrins dont la perfection m’a aidé longtemps à me tenir droit aux limites de la folie. Merci Parnasse !
Je suis l’oiseau des mers d’une île silencieuse. A toi, Lecteur, je dédie ce cri inaudible, figure de proue d’un recueil dont le titre même évoque les antagonismes et les déchirures.
Tout en moi fut une île, ouverte à tous les vents, isolée par les écueils et l’amertume aqueuse. Tout en moi est une île, solitude et mirage. Maurice, île Bourbon, Paris et ses fenêtres aux yeux hagards, ou bien encore le sommeil paisible de ces ports inventés où les navires échouent, chargés de rêves et de mensonges. Île de « calme » et de « volupté ». Île, comme un « il » improbable qui se veut imposer son pauvre masculin sur les ailes des paradis toujours artificiels et jamais retrouvés.
Je suis celui qui meurt d’amour pour cette « passante » sans nom, dont il ne connaîtra jamais les yeux, des yeux qu’il imagine pourtant comme des « soleils noirs ».
Je suis celui qui crie la vérité et épouse le mensonge.
Et pourtant, pourtant si je hais la Nature, c’est pour mieux y deviner le « temple » mystique des « correspondances », aux ineffables harmonies, là où « les parfums, les couleurs et les sons se répondent ». Synesthésies, horizontalité capable de tracer la ligne sur laquelle le poète écrirait le message gardé par devers lui, pour les hommes, aveugles et ivres de médiocrité.
Oublie-moi, Lecteur, mon frère. Ma plume, impuissante, n’a pas su décrire les couleurs de la vie. Mais en valait-elle la peine ?
C’est dans l’onde et la vase, dans la boue féconde, que les mots sont nés, incarnant ce qui est. Et pour me libérer de ce ventre arrondi, alourdi, j’ai voulu accoupler les « Fleurs » de l’éphémère, charognes parfumées, au « Mal» toujours présent.