ANTONI TÀPIES

Axel Leotard

Je me suis parfois interrogé :  qu’arriveriez-vous à comprendre, à accepter ou à vous avouer à vous- même, au temps qui passe ? 

Parle-t-on encore de moi de galeries en musées ? Se souvient-on de ce premier marquis de Tàpies nommé par un roi d’Espagne à la couronne sans règne ? 
Il me plaisait le petit Juan, on avait pour unique point commun la patience nécessaire à la survivance. 
 La fin du dictateur fit de lui un roi, de moi un citoyen libre. 
Il me fallut atteindre l’âge de mes vingt ans pour prendre des cours de dessin. Il ne servait à rien de le faire plus tôt, d’aller à l’encontre de la projection paternelle qui me voulait avocat. J’ai cheminé du silence de l’enfance à ces cours de peinture dans un pays écrasé par la misère et les militaires. 

Est-ce que la vie aurait fait de moi un peintre sans les atrocités de la guerre civile ? 
Est-ce que mes peintures auraient eu ces reliefs de matières compactées, si j’avais eu d’autres choix que celui d’hurler en silence l’horreur de la barbarie humaine ?
 Il y a tant à dire au bout d’un pinceau, pourtant le pinceau n’a pas suffi. J‘ai fait de la peinture une matière capable d’exprimer dans ses aspérités les couleurs de l’incompréhensible, le désir et la terreur éprouvés face à l’histoire.

L’Espagne m’a fait marquis, la France officier de l’Ordre des Arts et des Lettres, le Royal Collège of Art de Londres et l’Université des Arts de Berlin, docteur honoris causa. Je suis un peintre épinglé de titres à un manège dadaïste.