« TU NE TUERAS POINT. »

Frédéric Martin

Parfois, un livre arrive dans votre bibliothèque et provoque, au-delà du simple plaisir de la lecture, une sorte de vertige. Comme si cet ouvrage contenait en lui une clé pour comprendre le monde, changer de prisme.
Les crimes passionnels n'existent pas de la photographe Arianna Sanesi, de l'historienne Lydie Bodiou et de l'historien Frédéric Chauvaud, aux Éditions d'une rive à l'autre, est de ceux-là. 
Je ne dévoilerai pas la construction du livre, ce serait gâcher le plaisir du lecteur. Cependant, elle est remarquable de justesse et d'intelligence. Toutefois, il n'est pas inopportun de dire que le livre se compose de deux parties, dont une de textes et l'autre de photographies.
Il faut, en premier lieu, retenir le travail remarquable des historiens Lydie Bodiou et Frédéric Chauvaud. Dans un texte en trois parties, ils évoquent d'abord l'ancienneté historique du féminicide. Viols de guerre, sorcières brûlées, prostituées massacrées, les femmes ont toujours été des victimes « naturelles » en ce sens que les sociétés anciennes, au pouvoir majoritairement masculin, ont considéré qu'elles pouvaient subir toutes sortes d'outrages sans que ceux-ci ne soient réprimés normalement. Parfois même, ils étaient encouragés. Vient aussi l'idée, sous-jacente, du crime passionnel : par amour l'homme peut tuer, on lui pardonnera plus facilement et sa peine sera moindre. Ce qui renvoie à la seconde partie et à la quotidienneté de ces violences. Les femmes sont battues, violées, tuées chez elles, dans leurs intérieurs, à l'écart du monde. Dans les pays occidentaux, il n'y a plus de procès en sorcellerie, de viols collectifs suite à la prise d'une ville, mais des épouses, des mères, des sœurs poignardées, étranglées, brûlées. Enfin, reste la question du souvenir, de ceux qui restent. Que deviennent les enfants, les parents, une fois la mère ou la fille assassinée ? Comment, surtout, ne pas oublier la victime et lui rendre sinon hommage, au moins justice ?
Le travail d'Arianna Sanesi, mené en Italie, propose deux axes. Une série de natures mortes d'objets, en couleur, chaque image accompagnée d'une légende reliant l'objet à la cause de la mort.
Une série de clichés, couleur aussi, réalisés auprès de familles de femmes assassinées.
Elle découvre leurs intérieurs, des lieux où l'on suppose qu'elles aimaient se promener. Dans ce qui fut leur vie. La Vie.
Ce dyptique offre deux lectures tout à la fois complémentaires et éclairantes. Les meurtres, sous des prétextes aussi pathétiques que du pain sec ont lieu à la maison. Pendant que les enfants écoutent leurs musiques un homme tue sa femme et va ensuite regarder un match de foot. Mais, il laisse derrière lui des parents, des mères, des enfants éplorés. Un bouquet de fleurs rouges. Des hématomes. Une Vierge qui ne sait plus que faire hormis contempler l'amour qui fut. La tristesse. 
Et c'est ici que Les crimes passionnels n'existent pas propose une lecture politique du sujet. Certes, depuis quelques années, très peu cependant, les meurtres de femmes sont reconnus comme féminicide. La loi va même, enfin, jusqu'à les condamner pour ce qu'ils sont et ne laisse plus ces circonstances atténuantes d'autrefois advenir. Mais, pourtant, nos sociétés, qu'elles soient françaises, italiennes, espagnoles ou autres, considèrent toujours l'existence du « crime d'amour ». Des films, des romans, des images. Oubliant que l'amour n'a jamais justifié, validé ou minimisé la mort, la violence, la douleur.
L'ouvrage collectif, la douceur et la force des photographies d'Arianna Sanesi, la mise en page audacieuse, concourent à ce que ce livre soit plus qu'un simple ouvrage, une référence dans la mise en lumière de ce fléau que le XXIe siècle devrait aussi éradiquer.