"NULLE PART PLUS QUE DANS CETTE VILLE..."

Catherine Raspail

« Nulle part plus que dans cette ville, il n’y eut de rêveurs utopistes. » Michelet

Dans le froid de l’hiver lyonnais, il se réchauffait d’amitiés estudiantines. Du petit groupe avec lequel il avait sympathisé la première année, il avait rencontré toujours plus de jeunes hommes venus quelquefois de pays lointains pour étudier dans cette ville du bord du Rhône. Ils se retrouveraient côte à côte des années plus tard sur la plaque commémorative de l’Ancienne École de Médecine de Paris, « Médecins et étudiants en médecine morts pour la France, 1939-1945 ».
Mais pour l’instant tout conflit était écarté, la guerre se tenait éloignée ; l’esprit était au progrès, dans la technique, dans la recherche, pour l’homme au service de l’homme. L’expérimentation révolutionnait la pratique médicale. Claude Bernard et Louis Pasteur observaient des phénomènes. Leurs conclusions s’appuyaient désormais sur des observations et des expériences répétées. En ce XIXe finissant, l’observation, l’induction, l’expérimentation, devenaient les guides habituels du médecin.
Le jeune étudiant en médecine fréquentait les cours de dermatologie du renommé Antoine Gailleton. Engagé dans la vie politique, républicain, il était préoccupé par les problèmes sociaux de ses concitoyens qui l’avaient élu maire de Lyon entre 1881 et 1900. Populaire, « Le Toine », comme le surnommaient les Lyonnais, était épris d’aménagement et d’hygiène.
Le jeune Jean a-t-il discuté avec ses collègues étudiants en médecine des lois sociales de 1893 et de 1905 ? Il a sûrement approuvé que l’État impose aux Hospices Civils de prendre en charge gratuitement les vieillards, les indigents et tous les malades.
Il se sentait à l’aise, chez lui, dans cette ville : la culture de Lyon était fondée sur la bienfaisance et la charité : l’hôpital en était le terrain d’exercice traditionnel par excellence. Les Hospices Civils allaient subir le passage progressif au cours du siècle, de la bienfaisance à l’assistance publique, de l’assistance fondée sur la tradition chrétienne du Moyen-Age à la prise en charge par l’État.
Jean se présente le mardi 24 décembre 1901 à 16 heures dans la salle des examens de l’Hôpital Saint-Pothin nommé plus tard Antiquaille, pour son premier examen de doctorat, Nouveau Régime. Il ira peut-être fêter Noël le lendemain auprès de sa mère, veuve, son résultat sous le bras en guise de cadeau à déposer dans la cheminée…

Je marche le long du quai Claude Bernard.
Il y a quelques éclairs de vie, vous étiez là, Grand-Père. Dans cette université. Loin de penser à être grand-père, vous rêviez d’être enfin médecin.
Le fleuve était plus fou, les arcs à la Eiffel du pont traversant le Rhône déjà là.
Nulle idée de mouiller à loisir sur ces eaux tumultueuses. Vous aviez certainement comme spectacle quotidien, les péniches laborieuses remontant leurs fardeaux depuis la Méditerranée. De l’université à votre logement de la presqu’île se dressaient déjà trois clochers : deux pour l’Hôtel-Dieu, un pour l’église de l’hôpital de la Charité, seule tour témoin qui demeure aujourd’hui de cet immense hospice qui plongeait ses fondations aux pieds du Rhône. L’éléphant renversé, architecture crémeuse de la fin du XIXe, sœur du Sacré-Cœur de Montmartre et de la Bonne-Mère de Marseille, la basilique de Fourvière s’imposait aussi, phare grotesque déposé sur la colline.
Seulement quelques fulgurances nous séparent, une marche accélérée vers le progrès, une guerre mondiale, une pandémie.
Mais tout était déjà là.
Mêmes espoirs, mêmes ambitions, mêmes inquiétudes, mêmes crimes, mêmes misères, mêmes joies, mêmes désirs, même humanisme, même égoïsme.
La pluie et le soleil ont le même goût.
Je marche le long du quai et je peux toucher votre épaule.