HEMIFRÅN 
UN LIVRE DE CHARLOTTE 4B

DISPONIBLE EN SOUSCRIPTION DU 15 OCTOBRE AU 12 NOVEMBRE  2021  

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HEMIFRÅN

ÉDITION LIMITÉE, NUMÉROTÉE ET SIGNÉE PAR LA PHOTOGRAPHE

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Corridor Eléphant propose une collection de livres papier en édition limitée, numérotée et signée. Ces livres sont disponibles dans sa librairie en ligne.  

La maquette, l’impression et le choix du papier sont réfléchis avec l'auteure afin que l’ouvrage corresponde avec le plus de justesse possible à son travail. Le livre de Charlotte 4 B sera imprimé sur un papier semi-mat 170 g. 

Il y a dans les images que Charlotte 4B nous ramène de Suède, une eau vibrante.
Tantôt tremblement, tantôt crépitement, la lumière coule sur la fenêtre. Des fines dentelles du givre au flou profond de la glace, c’est toujours la frontière vers chez eux qui est interrogée.

Édition limitée, numérotée, signée par la photographe et certifiée par un cachet à froid. Format 15x21 cm (format cahier), 78 pages. 37 photographies.

 

37,00 € *

*(Frais de port inclus pour la France / +2,00 € à l'international ) 

L'INTERVIEW DE CHARLOTTE 4 B

Pourquoi photographier des fenêtres ?

 

Pour être tout à fait honnête avec vous, je me suis moi-même longtemps posé cette question. J’en suis venue à la conclusion suivante : je crois que la fenêtre est la matérialisation de mon sentiment de déracinement provoqué par mes expatriations successives. 

La fenêtre, c’est la barrière entre ce que je ressens et ce que l’on voit de moi, dont les effets sur le verre changent en fonction des pays et de mes étapes d’adaptation. Son verre matérialise la différence culturelle, la barrière de la langue, les différents niveaux d’information, ce que l’on connaît, que l’on sait, que l’on apprend et que l’on appréhende différemment, et tant d’autres choses encore, comme autant de mirages et d’illusions d’optique qui prêtent à la réalité ses différentes représentations. 

 

Cette fenêtre, c’est aussi la frontière diplomatique entre chez moi, asile-mosaïque composé de petits morceaux de chacune des cultures que j’ai appris à apprivoiser, et un dehors régi par des règles différentes et pas toujours tangibles. 

C’est aussi, à l’inverse, l’image de ce « chez eux » impénétrable et mystérieux, dont la fenêtre vue de l’extérieur me paraît aveugle et standardisée alors qu’elle recèle derrière elle un intérieur, reflet d’une individualité propre et unique qui me semble inatteignable. 

Quelle signification la glace a-t-elle pour vous ?

La glace me fascine par ce qu’elle a d’éphémère. Le froid a beau figer ce qu’il enveloppe, la glace est sensible au moindre écart de température et évolue sans arrêt. Elle apparaît un jour puis elle disparaît presque comme elle est venue. Quand elle est là, elle saisit. Elle anesthésie. Elle paralyse. Elle emprisonne. Puis elle libère, lentement, jusqu’à ce que l’on oublie qu’elle a jamais été là.

Elle est aussi d’une beauté extraordinaire. La couleur et la lumière des paysages gelés n’a de cesse de m’émerveiller et les volutes que le froid dessine et qui changent chaque jour, les cristaux qui se forment, les détails qu’elle révèle, m’hypnotisent.

 

En emménageant en Suède, je pensais que j’aurais la chance de pouvoir prendre mon temps avec la glace. Mais j’ai appris à mes dépens qu’elle n’était certainement pas chose acquise. Surtout en ces temps de réchauffement climatique. Sous les latitudes où je vivais, quand elle apparaissait, il fallait en profiter parce qu’on ne savait jamais vraiment combien de temps elle allait rester.

L’analogie entre la glace et la différence culturelle m’est rapidement apparue comme une évidence. J’ai mis du temps à me familiariser avec la culture de mon dernier pays d’adoption et la glace illustre très bien le froid que je ressentais en tant qu’étrangère en Suède. C’est une culture très normée dont il faut scrupuleusement suivre les règles bien que personne ne vous les donne. Les gens sont réservés et peuvent au premier abord paraître froids, peu avenants. Quand la communication est claire, elle est souvent rude, bien qu’en général ils ne disent pas vraiment ce qu’ils pensent, ce qui les rend plutôt insaisissables. Alors on mesure par le regard des autres, on tâtonne, de coup d’œil en coin en froncement de nez, de sourire condescendant en sourcil réprobateur. 

Comme le givre, c’est une mince pellicule qui empêche la clarté, qui déforme la réalité, aussi changeante que la subjectivité même. Comme tout ça n’est que non-dit, j’aurais très bien pu faire comme si de rien n’était, m’en ficher complètement et continuer à avancer comme bon me semblait, mais je suis ainsi faite que je cherche l’approbation, l’intégration, et l’absence de route tangible et de sourires francs me glaçait. Surtout, je suis consciente que ces barrières n’existaient que dans ma tête, et qu’il n’appartenait qu’à moi de les considérer ou non comme des obstacles véritables. À mesure que j’avançais dans la découverte de la culture suédoise, j’en ressentais un peu moins le froid, j’ai peu à peu appris à affectionner ces différences et j’en apprécie aujourd’hui la beauté.

Comme dans chaque pays où j’ai été amenée à habiter, j’étais toute disposée à chercher à percer l’autre pour mieux rentrer dans le moule, mais je me suis rendu compte que mes propres filtres m’empêcheraient toujours d’être au format, où que ce soit, quoi que je fasse. C’est donc ainsi que j’ai été amenée à réfléchir sur nos certitudes respectives et leur effet sur notre conception de la réalité. 

Mon chapitre suédois était voué à ne durer qu’une période limitée, comme la glace des hivers scandinaves, et je voulais absolument cristalliser cette impression, l’illustrer et la transmettre. Pour parler de la Suède, filer la métaphore du froid et utiliser la symbolique de la glace tombaient alors sous le sens.

 

Comment êtes-vous venue à la photographie ?

Depuis que l’on m’a offert mon premier appareil le jour de mes sept ans, j’ai toujours aimé prendre des photos. J’adore voyager alors, naturellement, j’ai commencé par remplir mes albums de souvenirs. Puis, rapidement, je me suis rendu compte que j’avais envie de garder des impressions plutôt que des clichés d’endroits connus. Mes tout premiers groupements de photos sont bien loin d’être montrables (c’est pourquoi je n’ose quand même pas les appeler séries), je ne les mentionne ici que pour illustrer mon propos, et portaient sur les couleurs des murs de Madrid et leurs jeux d’ombres, l’omniprésence de l’Union Jack à Londres, la prédominance du rouge à Hong Kong, etc.

Puis, je me suis expatriée et j’ai continué à chasser le détail plutôt que le panorama. Fascinée par les lumières espagnoles plutôt que par la Plaza Mayor, les flaques anglaises et leurs reflets plutôt que Big Ben, le passage des saisons en Suède plutôt que les panneaux « Attention élans ». Quand on arrive pour s’installer dans un endroit encore inconnu, on est bien sûr tout de suite frappé par l’image générale de son nouvel environnement. Mais ce qui constitue le vrai dépaysement, celui qu’on met des mois à apprivoiser, est en fait constitué de toutes petites choses, imperceptibles pour l’autochtone, mais qui sont un émerveillement de chaque instant pour l’explorateur. C’est donc pour capturer ces petits détails dont l’exotisme était appelé à n’être qu’éphémère que je suis venue à la photographie.

Pendant un bref retour à Paris où la morosité de la vie m’a beaucoup marquée, j’ai commencé à prendre des photos tous les jours, comme une ode à l’optimisme. Il me fallait trouver du beau, coûte que coûte, presque par idéologie. De la couleur au milieu du gris, du surprenant dans la routine, du joyeux parmi les regards renfrognés. Sans le savoir (à ce moment-là, j’étais bien loin d’imaginer que je partagerais un jour mes photos avec qui que ce soit), cette période a été charnière dans ma pratique artistique. C’est grâce à ce petit exercice anodin que j’ai pu affiner mon œil et ma technique, mais c’est surtout à ce moment-là que j’ai pris conscience de mon déracinement. J’avais grandi dans cette ville, mais quelques années ailleurs avaient suffi à me rendre étrangère. Si ce n’était plus d’ici ni d’ailleurs, d’où étais-je ?

 

Ce retour à la mère patrie a été de courte durée et j’ai rapidement repris ma vie d’expat. J’ai recommencé à prendre mes photos comme on constituerait un rapport d’étonnement. Durant ce tiers de ma vie passé à l’étranger (et l’addition court toujours), mon travail d’intégration à répétition, d’apprivoisement des cultures, de compréhension des problématiques et nationalismes locaux, m’a amenée naturellement à m’interroger sur la relativité de la réalité ; particulièrement en ces années de pandémie, où la problématique est la même partout, mais vécue de manière différente par chacun.

C’est alors que j’ai véritablement ressenti le besoin de formuler ces contradictions et de partager ce que je voyais.

 

Votre travail est construit comme un récit : celui-ci s’impose-t-il à vous avant la prise de vue ou se dessine-t-il au fur et à mesure que vous photographiez ? Si tel est le cas, peut-on le considérer comme une écriture instinctive ?

Pour ce qui est de ma manière de construire mon travail, je crois que je fonctionne comme un balancier. Je continue en toile de fond, comme à mes débuts, à chasser au quotidien le beau et le détail sans vraiment d’arrière-pensée. C’est ce qu’on trouve sur mon fil Instagram par exemple, qui me suit chronologiquement dans mes pérégrinations, au fil des mois, des saisons et des destinations, sans intention ni recherche particulière, exactement comme un carnet de croquis. 

En revanche, c’est à partir de ces divagations que je repère les obsessions, d’abord inconscientes, sur lesquelles j’aime ensuite me pencher et construire mes séries. Alors je me saisis de la thématique et je la creuse. Je m’interroge sur le pourquoi de cette récurrence, ce qu’elle fait résonner, ce que mon œil cherche à me dire sur moi. Une fois que je l’ai identifiée, puis formulée, je repars en chasse pour approfondir ma recherche et compléter ma série. Cette fois, mes photos seront intentionnelles et chercheront à illustrer mon propos pour le transmettre. Parfois, mes séries se composent d’un mélange de ces photos préliminaires et des intentionnelles, parfois juste des unes, parfois seulement des autres. Au fil de mes errances photographiques, je reprends de la distance par rapport au sujet, ou au contraire, je m’engouffre dans une brèche pour approfondir un de ses aspects. Et c’est ainsi que mon récit se construit. 

Vous avez raison : il est vrai que je ne prévois pas à l’avance vers où, précisément, je vais avancer. J’ai le cadre, je sais ce que je cherche à transmettre, mais c’est mon œil qui me guide. Il décide et ensuite je cherche à comprendre pourquoi. Dans ce sens, je pense qu’on peut en effet parler d’écriture intuitive. La photographie me permet d’accéder à mes pensées plus profondes, à mon inconscient, à qui je suis réellement. Quand je prends mes photos, j’oublie l’acte d’écrire et je laisse parler mon intuition. C’est ma façon de me reconnecter avec moi-même, de me libérer de ce que l’on attend de moi et de vraiment comprendre qui je suis. 

C’est, je crois, ma manière de répondre à la question posée plus haut par mon sentiment de déracinement : finalement, plutôt que de chercher d’où je viens, je préfère illustrer ce que je deviens.

Ma route m’a désormais conduite en Espagne où je compte continuer à observer scrupuleusement l’évolution de mon déracinement. Vers où va-t-il m’amener ? Comment va-t-il modifier ma réalité ? Comme vais-je réussir à transmettre cette évolution ? Quelles nouvelles fenêtres vont accrocher mon regard ?

EXTRAITS DE  " HEMIFRÅN