FEMMES DE MARINS

ADRIENNE ARTH

Il y a la mer des estivants, et la mer des pêcheurs et de leurs femmes : la mer nourricière, la mer cannibale. Le travail dur, le poisson aléatoire, la peur les jours de tempête, les accidents, la mort qui rôde. 

Le milieu des travailleurs de la mer est fait d’absence, de risque, de danger, d’attente, de solitude, de séparations. De deux lieux indissociables, le bateau et la maison, de deux entités conjointes mais séparées : le marin d’un côté, la femme et les enfants de l’autre.

Bruno Beucher a choisi de photographier et de donner la parole aux « Femmes de marins » d’aujourd’hui. Elles ont entre trente et soixante-quinze ans. Elles posent, en général debout, sans apprêts, face à l’objectif, sur leur lieu de travail, devant la mer ou chez elles. Pudiques, secrètes, elles ne livrent d’elles-mêmes que peu de mots. Elles s’appartiennent. 

Elles sont femmes de marins, mères de famille et salariées, commerçantes, patron-pêcheur, sans emploi ou retraitées. Elles aiment, ou pas ce métier : « Il ne se voyait pas faire autre chose… » dit Céline. « On a eu plus de mauvais que de bon. J’ai pas aimé du tout cette vie. » dit Irène, « C’est quand même une fierté́ d’avoir un père marin pêcheur. Ma fille elle le dit à ses copines. » dit Annick. Sont-elles différentes des autres femmes ? se vivent-elles différentes ? « Y’a pas que le métier de marin qui pose ce problème, c’est une organisation de vie en fait. » dit Christelle. Organiser la vie autour des absences, autour de l’idée, omniprésente, de la disparition, d’une blessure qui mutile leur mari à jamais. Savoir se débrouiller, fraterniser, s’entraider. Leurs mots sont brefs pour dire le travail, la solitude, les bonheurs courts, la mort, l’angoisse, parfois le regret, mais aussi le bonheur, la fierté, leur vie. Une vie pas tout à fait comme les autres où chaque départ peut-être celui du non-retour. Elles sont dépendantes et indépendantes, mariées et célibataires en même temps. Dans leurs paroles se dessinent deux façons de penser la vie de femme de marins ; les unes semblent se plier à une fatalité, les autres s’en défendre et refuser d’être celle qui attend et est au service de l’homme parti en mer. 

Ce que fixe le photographe dans des photos pudiques, sobres, laissant la place, c’est d’abord des corps, des corps de travail, durs à la peine, droits, solides comme si cette solidité pouvait les défendre de cette vie d’avec et sans. Elles semblent dans leur hauteur lancer un défi à l’implacabilité du destin qui peut à chaque fois que leur homme s’en va, le ramener blessé ou mort. Puis des visages sans fard, qui s’offrent au photographe sans chercher à cacher ou à montrer, sans chercher à sourire. Et au-delà des visages, des regards. Dans tous, quelque chose de sombre qui les dépasse et qu’elles portent au quotidien. C’est le silence de ces visages, de ces regards saisis, comme à plat, sans fioritures qui fait langue. 

En arrière-plan, leur monde quotidien, celui de la pêche. On devine des hangars, une grue, la mer où claquent les reflets d’un soleil criard. Un étal de poissons, des filets ou encore, une mer plate et soyeuse, une mer paysage, celle qu’on va chercher quand blessé on a besoin d’infini, celle qu’on va voir pour sentir le repos de l’inconnu, celle qu’on contemple pour sa force, ses métamorphoses, sa puissance aveugle, et la peur qu’elle fait naître. Dans cette mer, « il n’y a pas de sirènes » comme le dit Annie, mais peut-être quelque chose de pire encore, un appel.  « Ils ont de l’eau de mer dans les veines » dit Sandrine. L’appel du large, de cet inconnu qui nous dépasse, de cette confrontation à la puissance, à l’immensité ouverte accueillante et dangereuse. Mer féconde et mer aveugle qui tue ses propres enfants, mère et putain, qui les ensorcèle pour mieux les avaler et recracher leurs cadavres sur les côtes quand elle ne les a pas dévorées définitivement. Comme la lumière du phare semble dérisoire, petite lumière qui indique la terre face aux flots noirs. Un, c’est là que nous sommes, nous les petits, nous les terriens, nous les pauvres.

 

 « Femmes de marins, femmes de chagrin », oui, dit Odile, mais il y a de la force dans ces corps, de la fatalité certes dans ces regards, mais aucune plainte et la détermination du vivre. « Le vouloir ou la nécessité changent souvent le cours de la fatalité » disait le poète Du Bellay. Les femmes de marins d’aujourd’hui, si elles vivent sous le joug de la mer, ne vivent plus seulement dans l’attente et l’angoisse. Conscientes de leur valeur et de leur indépendance, elles ont fait de leurs contraintes une source de vie. L’admiration qu’elles ont pour leurs maris ne les empêchent pas de faire leur vie et cette indépendance et les charges quotidiennes qu’elle leur donne sont leur gréement.

 

Sur la photo le visage est buriné. Visage de travail, visage de mer qui creuse les rides, enfonce les yeux dans les orbites. Elle est sur la jetée, le ciel est gris. Est-ce ici qu’elle vient quand trop seule, elle a besoin de pleurer ?

Site de Bruno Beucher